Conseil de sécurité de l’ONU: «La moitié de l’armée rwandaise se trouve en RDC»

Par Marc Matabaro

General view of a moment of silence for former U.S. Secretary of State Madeleine Albright during the United Nations Security Council meeting, amid Russia's invasion of Ukraine, at the United Nations Headquarters in New York City, New York, U.S., March 23, 2022. REUTERS/Mike Segar REFILE - CORRECTING MEETING

New York, 27 mars 2025 — Le Conseil de sécurité des Nations unies a tenu ce jeudi une séance publique suivie de consultations à huis clos sur la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), alors que l’avancée de la coalition M23/AFC, soutenue par la Force de défense rwandaise (RDF), suscite une vive inquiétude au sein de la communauté internationale. Le débat, marqué par de vives tensions entre Kinshasa et Kigali, a mis en évidence l’impasse politique, la dégradation humanitaire et les divisions diplomatiques autour de la mission onusienne MONUSCO.

Venue présenter le dernier rapport du Secrétaire général sur les activités de la MONUSCO, la Représentante spéciale Bintou Keita a dressé un constat alarmant : « la situation sécuritaire s’est dramatiquement détériorée au cours des deux derniers mois ». Selon elle, l’expansion territoriale de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et du M23, avec l’appui militaire direct du Rwanda, a permis à cette coalition d’étendre son contrôle sur de vastes portions du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, et de menacer désormais les provinces de la Tshopo et du Maniema.

Le rapport de l’ONU décrit en détail l’établissement d’administrations parallèles par le M23/AFC dans les territoires de Masisi, Rutshuru, Nyiragongo, Lubero Sud et jusqu’aux villes de Goma et Bukavu. Des gouverneurs, vice-gouverneurs et maires ont été désignés par les rebelles, tandis qu’un délégué aux mines et des administrateurs financiers opèrent désormais sous leur autorité. Les groupes armés prélèvent des impôts, enrôlent de force des jeunes, et imposent une juridiction propre. Selon Mme Keita, ces pratiques alimentent les dynamiques de guerre en lien avec l’exploitation illégale des ressources naturelles.

Dans une atmosphère tendue, le représentant permanent de la RDC, Zénon Mukongo, a dénoncé ce qu’il qualifie d’« occupation étrangère ». « Le Rwanda a plus de la moitié de son armée déployée sur le territoire congolais », a-t-il lancé. Selon lui, la communauté internationale ne peut plus se contenter d’appels à la retenue : « Il est urgent d’appliquer la résolution 2773 (2025) dans toute sa rigueur. »

Cette résolution, adoptée à l’unanimité en février, exige le retrait immédiat des troupes rwandaises et du M23 des zones occupées, ainsi qu’un cessez-le-feu inconditionnel. À ce jour, a insisté le diplomate congolais, « aucun soldat rwandais ne s’est retiré de la RDC, aucune administration parallèle n’a été démantelée. Bien au contraire, on assiste chaque jour à un renforcement de la coalition M23/AFC ».

Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a rejeté ces accusations, réaffirmant que les causes profondes du conflit sont à chercher dans le maintien des FDLR en RDC, qualifiés de « milice génocidaire ». Il a dénoncé l’intégration présumée de ces combattants dans l’armée congolaise et affirmé que les populations tutsies congolaises font l’objet d’une persécution systématique. « La situation ne peut être réglée sans garanties de sécurité à long terme pour le Rwanda », a-t-il martelé.

Dans son discours, le ministre a aussi critiqué la MONUSCO, l’accusant de partialité et de connivence avec l’armée congolaise. Il a remis en question les chiffres avancés par l’ONU sur les victimes civiles, qualifiés de « propagande fabriquée ».

Les États-Unis, principal bailleur de la MONUSCO, ont exprimé leur ferme soutien à la mission onusienne. Ils ont dénoncé les « fausses allégations » du Rwanda selon lesquelles la MONUSCO soutiendrait les FDLR, et exigé que les Casques bleus puissent opérer librement. « Si la mission ne peut plus protéger les civils dans les zones tenues par le M23, il faudra envisager une révision de son mandat », a déclaré la déléguée américaine Dorothy Shea.

La France a condamné le soutien militaire du Rwanda aux rebelles du M23 et insisté sur la nécessité d’un retrait immédiat des forces rwandaises. Elle a également rappelé que les attaques contre les Casques bleus et les entraves à leur liberté de mouvement constituent des crimes de guerre.

Le Royaume-Uni, tout en soutenant les processus de paix régionaux, a fermement dénoncé la prise de Walikale par le M23 et exigé un cessez-le-feu immédiat. Il a salué les efforts conjoints de l’EAC et de la SADC, ainsi que les initiatives de l’Angola et du Qatar, mais regretté l’absence de résultats concrets.

La Russie, quant à elle, a mis l’accent sur la nécessité de définir un « statut clair du M23 », sans quoi toute solution politique resterait illusoire. Elle a dénoncé une « narration mensongère » propagée par le M23 et Kigali, notamment autour de la présence présumée d’instructeurs roumains, et a appelé à un changement de mandat pour la MONUSCO.

De son côté, le Burundi a réclamé le démantèlement de tous les groupes armés opérant en RDC et leur rapatriement dans leurs pays d’origine, plaidant pour un dialogue intercongolais.

Dans le prolongement du débat, Bintou Keita a évoqué les lourdes conséquences humanitaires : 660 000 nouveaux déplacés ont fui les violences autour de Goma, s’ajoutant aux 6,7 millions déjà recensés fin 2024. À Bukavu, récemment tombée aux mains de l’AFC/M23, la transition planifiée de la MONUSCO a été suspendue, et les discussions sur le désengagement progressif de la mission au Nord-Kivu et en Ituri sont désormais « caduques ».

La situation en Ituri reste elle aussi préoccupante. Les ADF multiplient les attaques dans les zones dégarnies par les FARDC. Des affrontements entre CODECO et groupes armés zaïrois s’intensifient, tandis que l’apparition d’un nouveau groupe politico-militaire dirigé par Thomas Lubanga, la Convention pour la révolution populaire (CRP), ajoute une nouvelle menace.

La représentante spéciale a également fait état de violations massives des droits humains, notamment contre les femmes et les enfants. Entre décembre 2024 et février 2025, au moins 403 enfants ont été victimes de violences graves, incluant meurtres, enlèvements, recrutement forcé et violences sexuelles.

Alors que l’aéroport de Goma reste fermé et que les couloirs humanitaires sont obstrués, la MONUSCO a tenté de maintenir une présence active, avec des bases mobiles à Lodha et Aar, et des patrouilles dans les zones les plus exposées. À Goma, cependant, la mission demeure entravée par les restrictions imposées par le M23, malgré quelques assouplissements temporaires.

Dans ses remarques finales, Mme Keita a exhorté le Conseil à « prendre des mesures concrètes contre les auteurs de violations graves des droits humains et leurs complices ». Pour la MONUSCO, la capacité d’agir s’amenuise, tandis que les attentes placées dans les mécanismes diplomatiques africains se heurtent à la réalité militaire sur le terrain.