L’arrestation de Moses Turahirwa, figure emblématique de la mode rwandaise et fondateur de la maison Moshions, secoue le paysage médiatique et intellectuel du pays. Officiellement poursuivi pour usage de drogues, cet entrepreneur de 36 ans est également au centre d’un tumulte politique provoqué par un message virulent présumé publié sur ses réseaux sociaux, critiquant ouvertement le président Paul Kagame et les FPR-Inkotanyi. Au-delà des charges judiciaires, son cas soulève des questions cruciales : assiste-t-on à une simple poursuite pénale ou à une opération plus large de musèlement des voix dissidentes au Rwanda ?
Diplômé en design de mode en Italie, fondateur de Moshions en 2015, Moses Turahirwa s’est rapidement imposé comme l’un des créateurs de mode les plus influents d’Afrique de l’Est. Son entreprise, basée à Kigali, habille aussi bien les citoyens ordinaires que les élites du pouvoir, y compris le président Kagame lui-même et son entourage. Parallèlement à cette réussite, Turahirwa n’a jamais caché son homosexualité, une orientation encore marginalisée dans la société rwandaise, même si non criminalisée par la loi. Cette visibilité publique en a fait une figure atypique, à la fois admirée pour son audace et vulnérable face à un système qui tolère difficilement les personnalités trop indépendantes.
Le 12 avril 2025, un message diffusé via le compte Instagram ‘kwandaseason_1’, attribué à Moses Turahirwa, crée une onde de choc. Il y déclare notamment : « J’ai grandi en détestant Kagame et tous les Inkotanyi, frère ! Les Inkotanyi ont emprisonné mon père Pasteur pour rien. » Il y raconte aussi un épisode marquant de son enfance : « La première fois que je suis allé à Kamembe, j’avais six ans. J’étais avec ma mère pour aller voir mon père, alors détenu à Cyangugu. Un soldat Inkotanyi a fouetté mon père alors qu’il essayait de me saluer, à cause du peu de temps accordé pour recevoir les vivres que nous lui avions apportés. Il est retourné en cellule sans m’avoir salué. » Il ajoute enfin : « J’ai pleuré toute la nuit en apprenant que ‘Son Excellence’ allait porter une chemise que j’avais créée. J’avais 28 ans. JE NE PARDONNERAI JAMAIS À KAGAME NI À AUCUN INKOTANYI. »
Quelques jours plus tard, Turahirwa est arrêté par le RIB (Rwanda Investigation Bureau), officiellement pour consommation de stupéfiants, sur base d’analyses effectuées par le Rwanda Forensic Institute. Aucun détail n’est donné sur le type de drogue ni les circonstances précises de l’arrestation.
Il est vrai que Moses Turahirwa n’en est pas à sa première confrontation avec la justice. En avril 2023, il avait déjà été arrêté pour usage de cannabis et pour falsification présumée de documents de voyage. Condamné en décembre 2024 à trois ans de prison avec une amende, il a fait appel en janvier 2025. Le nouveau dossier intervient alors même que la procédure d’appel est en cours.
Pour les autorités, il s’agirait donc d’une récidive, confirmée par les tests toxicologiques. Mais pour une partie de l’opinion publique, le moment choisi et la brutalité de la réaction laissent penser à une opération politique de répression. Ce soupçon est renforcé par le fait que la famille de Turahirwa, par la voix de son père, s’est rapidement désolidarisée de ses propos, allant jusqu’à affirmer que son arrestation passée était justifiée et que les Inkotanyi ne l’avaient jamais maltraité. Ce geste peut être interprété comme une tentative de limiter les dégâts familiaux, mais aussi comme un indicateur de la pression sociale et politique dans une affaire à forte charge symbolique.
Depuis plusieurs années, la marge de manœuvre pour les voix critiques au Rwanda s’est considérablement réduite. Qu’il s’agisse de journalistes indépendants, d’opposants politiques ou d’artistes engagés, nombreux sont ceux qui ont dû s’exiler ou faire face à la censure, voire à des poursuites judiciaires. L’émergence de figures médiatiques indépendantes sur les réseaux sociaux (YouTube, Instagram, Twitter/X) est surveillée de près par les services de sécurité. Dans ce contexte, un message aussi frontal que celui attribué à Turahirwa, s’attaquant personnellement au président, ne pouvait passer inaperçu.
Que ce message ait été publié sous l’effet de la colère, d’un trouble psychologique ou dans un contexte de consommation de drogues, il n’en demeure pas moins que l’instrumentalisation possible de ses poursuites alimente la perception d’une justice à deux vitesses. D’autant plus que les accusations de consommation de stupéfiants sont souvent utilisées contre les critiques du pouvoir en Afrique, car elles permettent une disqualification morale immédiate.
La trajectoire de Moses Turahirwa est aussi celle d’un homme seul face à un système. Alors qu’il semblait accepté et même célébré par les hautes sphères du pouvoir pour ses créations, il se retrouve brutalement marginalisé dès qu’il exprime un désaccord profond. Le fait qu’il appartienne à une minorité sexuelle et qu’il ait osé évoquer un traumatisme familial lié aux Inkotanyi – sujet hautement sensible – le rend particulièrement vulnérable.
Plus qu’un simple fait divers judiciaire, l’affaire Moses Turahirwa est un miroir des tensions internes au Rwanda d’aujourd’hui. Elle cristallise des enjeux multiples : liberté d’expression, instrumentalisation de la justice, tabous historiques non résolus, statut des minorités, et contrôle idéologique accru.
























































