Bruxelles, 30 juin 2025 – Le Centre de Lutte contre l’Impunité et l’Injustice au Rwanda (CLIIR), par la voix de son coordinateur Matata Yozefu, a adressé une lettre ouverte inhabituelle aux quatre enfants du président Paul Kagame, les appelant à intervenir auprès de leur père pour empêcher l’assassinat présumé en préparation contre l’opposante politique Victoire Ingabire Umuhoza.
Dans cette missive envoyée depuis Bruxelles, Matata, militant de longue date pour les droits humains et ancien responsable de l’ARDHO, interpelle directement Yvan Cyomoro Kagame, Ange Ingabire Kagame, le major Ian Cyigenza Kagame, et le sous-lieutenant Brian Kagame. Il les exhorte à user de leur influence familiale pour « faire cesser le projet d’assassinat politique » dont serait actuellement victime Mme Ingabire, arrêtée et détenue depuis le 19 juin 2025 à la station de police de Remera.
Selon le CLIIR, l’opposante est accusée à tort de liens avec la rébellion rwandaise FDLR, active dans l’est de la République démocratique du Congo. Le document dénonce ce qu’il qualifie de manœuvre politique visant à la faire taire définitivement, en rupture avec les engagements passés de Paul Kagame qui avait affirmé ne jamais emprisonner deux fois la même personne.
Victoire Ingabire, présidente du parti DALFA-Umulinzi, avait déjà été condamnée en 2012 à quinze ans de prison sur des charges qu’elle a toujours rejetées. Libérée en septembre 2018 grâce à une grâce présidentielle, elle est aujourd’hui de nouveau emprisonnée, dans un contexte de répression accrue contre les voix dissidentes. « J’ai peur qu’elle subisse le même sort que Kizito Mihigo », avertit Matata, en rappelant le décès suspect du célèbre chanteur en détention en 2020.
Le CLIIR souligne que l’opposante a toujours prôné une ligne pacifique et non-violente. Son discours prononcé à son retour d’exil le 16 janvier 2010, joint à la lettre, en est la preuve. Elle y affirmait revenir au Rwanda sans arme ni escorte, mais avec une volonté de dialogue politique pour mettre fin à l’« esclavage moderne » incarné, selon elle, par le régime du FPR. Elle y appelait à une lutte contre la peur, l’injustice, la corruption et le clientélisme. Elle y reconnaissait aussi le génocide contre les Tutsi, tout en appelant à la reconnaissance des autres victimes du conflit, en particulier les Hutu morts de manière extrajudiciaire.
La lettre revient également sur les débuts de l’auteur comme militant au sein de la société civile rwandaise, en particulier sur une audience qu’il dit avoir eue avec le vice-président Kagame le 27 août 1994. Il affirme lui avoir demandé de mettre un terme aux exactions des soldats du FPR. Trente ans plus tard, Matata déplore que ces « pratiques de terreur » persistent et s’aggravent, selon lui.
Il appelle également à la libération d’autres détenus considérés comme des prisonniers politiques, citant notamment Yvonne Idamange (condamnée à 17 ans de prison), Déogratias Mushayidi (condamné à perpétuité), les journalistes Cyuma Hassan et Théoneste Nsengimana, ainsi que plusieurs membres de DALFA-Umulinzi emprisonnés sans jugement. Des cas emblématiques comme celui de Karasira Aimable, Abdul Rashidi Hakuzimana ou Marie Louise Mukamwiza Zubeda sont évoqués comme témoins de cette répression continue.
La lettre s’achève sur un avertissement : si les enfants Kagame ne font rien, ils porteront une part de responsabilité dans le climat de peur et de violence qui pourrait conduire à une nouvelle crise majeure au Rwanda. « Mme Victoire sera celle qui vous défendra lorsque les temps se retourneront contre vous », conclut Matata.
Cette prise de position s’inscrit dans un contexte politique très tendu au Rwanda, quelques mois après la réélection controversée de Paul Kagame en 2024, marquée par l’exclusion de l’opposition du processus électoral et les accusations d’autoritarisme grandissant. L’intervention du CLIIR vient rappeler que l’étau se resserre sur les rares voix dissidentes dans le pays.
Les autorités rwandaises n’ont pas encore réagi à cette lettre ouverte. Quant à Mme Ingabire, ses avocats demandent un accès immédiat et public à sa détention, estimant qu’elle court un risque grave pour sa vie.

























































