RDC – M23 et Rwanda : l’ombre d’une occupation organisée

Par Marc Matabaro

Depuis début 2025, l’est de la République démocratique du Congo vit l’une des plus graves offensives militaires de ces dernières années. Le Mouvement du 23 mars (M23), désormais fondu dans une nouvelle coalition rebelle appelée Alliance Fleuve Congo (AFC), a pris une dimension inédite en s’emparant de vastes territoires, dont les capitales provinciales Goma et Bukavu. À ses côtés, les Forces de défense du Rwanda (RDF) ont joué un rôle décisif, non seulement sur le plan militaire, mais aussi dans l’organisation d’une administration parallèle, la mise en place d’un ordre idéologique, et le contrôle des ressources stratégiques.

Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC, remis au Conseil de sécurité début mai, dresse un tableau inquiétant : celui d’un conflit désormais régionalisé, d’une occupation étrangère partiellement dissimulée, et d’une crise humanitaire sans précédent.

Un projet politique et militaire conjoint

L’alliance entre AFC/M23 et le Rwanda n’est plus un secret. Sultani Makenga, toujours à la tête du commandement militaire, a coordonné les opérations avec le soutien politique de figures comme Bertrand Bisimwa. En coulisses, le général James Kabarebe, actuel secrétaire d’État à l’intégration régionale du Rwanda, ainsi que plusieurs officiers rwandais de haut rang, ont piloté la stratégie. Selon des sources militaires et diplomatiques citées dans le rapport, c’est Kigali qui décidait des offensives, des retraits et des nominations clés dans l’appareil de l’AFC/M23.

Ce contrôle se reflète également dans les objectifs affichés : le retour forcé des réfugiés congolais, la neutralisation des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), et à terme, la création d’une région autonome dans l’est de la RDC. Une ambition relayée dans les formations idéologiques imposées aux nouvelles recrues.

Conquête territoriale et soutien rwandais

En l’espace de quelques semaines, l’AFC/M23 et les RDF ont conquis des points névralgiques, de Masisi à Bukavu, en passant par Goma. Le 27 janvier, la chute de Goma marque un tournant : la ville est prise après une offensive fulgurante appuyée par des armes sophistiquées, dont des drones armés, des systèmes anti-aériens et des technologies de brouillage GPS, tous opérés par les RDF.

Dans les jours suivants, Bukavu tombe sans combat. Le contrôle du lac Kivu et des aéroports régionaux permet aux troupes d’élargir leur champ d’action vers Walikale et d’autres zones riches en minerais. Le rapport affirme qu’en avril 2025, la superficie contrôlée par l’AFC/M23 atteignait un niveau jamais vu, représentant une augmentation de 200 % par rapport à novembre 2024.

Une administration parallèle imposée par la force

Derrière la conquête militaire s’installe une gouvernance de substitution. Dans les territoires conquis, l’AFC/M23 a nommé ses propres gouverneurs, bourgmestres, officiers de police, douaniers et agents de renseignement. Les autorités locales légitimes ont été systématiquement écartées, menacées, torturées ou tuées.

Cette gouvernance de facto va jusqu’à organiser la collecte de taxes, l’ouverture d’une « banque centrale » autoproclamée, et le filtrage idéologique de la population. Le rapport dénonce des exactions graves : disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, violences sexuelles et répression ciblée contre les leaders de la société civile.

L’exploitation illégale des minerais et le rôle de Kigali

L’un des moteurs de cette offensive semble être le contrôle des ressources naturelles. Les experts onusiens confirment que les minerais extraits dans les zones contrôlées par l’AFC/M23 sont acheminés vers le Rwanda, mélangés à la production rwandaise, puis exportés dans des circuits commerciaux internationaux. Cette stratégie nuit gravement aux systèmes de traçabilité mis en place pour les minerais dits « sans conflit ».

Le rapport va plus loin : il accuse directement Kigali de chercher à s’approprier les richesses minières de la RDC et de consolider son influence politique en orientant les décisions prises sur le terrain.

Rôle trouble de l’Ouganda

Autre acteur de cette crise, l’Ouganda a doublé sa présence militaire dans le nord-est de la RDC, officiellement pour combattre les ADF et sécuriser ses projets d’infrastructures. Mais sa présence à proximité des positions de l’AFC/M23 et les déclarations publiques de Muhoozi Kainerugaba, chef d’état-major et fils du président Museveni, affichant une grande proximité avec Paul Kagame, interrogent sur ses intentions réelles.

Selon le rapport, l’interposition ougandaise dans le territoire de Lubero a permis de créer une zone tampon qui, en pratique, a empêché les forces congolaises de contre-attaquer vers le nord. Une situation qui a profité stratégiquement à l’AFC/M23.

Réponse faible de Kinshasa, rôle marginal de la MONUSCO

Face à cette offensive, les FARDC ont souffert de lourdes pertes, de désertions massives, et de l’absence de coordination. Des alliances opportunistes avec des groupes armés locaux comme les Wazalendo ou les FDLR n’ont pas suffi à contenir la progression rebelle. Dans certains cas, ces groupes se sont repliés ou ont été capturés et enrôlés de force par l’AFC/M23.

La MONUSCO, quant à elle, s’est retrouvée encerclée, visée par des missiles et contrainte à limiter ses interventions. Plusieurs de ses casques bleus ont été tués. L’utilisation d’armes guidées et de drones contre des positions onusiennes par les RDF représente un précédent grave, souligné avec inquiétude par les auteurs du rapport.

Vers une internationalisation du conflit ?

La situation actuelle dépasse largement le cadre d’un soulèvement interne. Le rapport onusien conclut que la coordination militaire entre l’AFC/M23 et les RDF, le contrôle exercé par Kigali, et l’installation d’un système administratif parallèle sur le territoire congolais pourraient s’apparenter à un acte d’agression contre un État souverain.

Les experts appellent à des mesures contraignantes pour empêcher une aggravation de la crise et éviter l’embrasement régional, notamment avec le Burundi, déjà en alerte face à la progression des troupes pro-rwandaises vers sa frontière.

Un tournant pour la région

Ce que révèle le rapport de mai 2025 est plus qu’une insurrection armée : c’est une stratégie longuement préparée, exécutée avec des moyens militaires de haut niveau, et soutenue par un État voisin. L’implication du Rwanda ne se limite plus à une influence indirecte. Elle s’incarne désormais dans une occupation militaire, économique et politique de l’est congolais.

À l’heure où des négociations de paix s’organisent au Qatar et à Luanda, une question reste en suspens : la RDC est-elle encore maîtresse de son propre territoire ?