Attentat à Bukavu: une tentative d’assassinat ou une opération sous faux drapeau ?

Par Ben Barugahare

Le meeting organisé ce jeudi 27 février 2025 à la place du 24 à Bukavu par Corneille Nangaa, leader de l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et figure centrale du M23, s’est soldé par une explosion meurtrière, semant chaos et désolation. Selon les premières informations, deux détonations ont retenti peu après la fin du rassemblement. Des témoins affirment que la première explosion a eu lieu environ deux minutes après que Nangaa a quitté la tribune, dans la zone où étaient installés les haut-parleurs, à environ quatre mètres du podium. Une seconde détonation a suivi, aggravant la panique générale.

Les vidéos circulant sur les réseaux sociaux montrent des corps inertes au sol et des blessés en cours d’évacuation. Des motos de civils et des véhicules ont été mobilisés pour transporter les blessés vers les hôpitaux les plus proches. Selon les premiers bilans établis par l’AFC/M23, l’attaque a fait 11 morts, dont une femme et l’auteur présumé de l’attentat, ainsi que 65 blessés, dont six dans un état critique. Corneille Nangaa a immédiatement réagi en accusant Kinshasa d’être responsable de cet acte. Il a également annoncé que l’AFC/M23 prendrait en charge les frais d’obsèques des victimes et les soins des blessés.

Dans un communiqué publié peu après l’attaque, la rébellion du M23 a affirmé que « l’ordre de massacrer les populations de Bukavu a été donné par le Président Tshisekedi Tshilombo à l’issue d’une rencontre avec son dernier gouverneur chassé de Bukavu. » Une accusation grave, qui s’inscrit dans une stratégie bien rodée du M23 pour se présenter comme la victime et justifier ses actions militaires dans l’est du pays.

Le gouvernement congolais, de son côté, a rapidement réagi à travers un message officiel publié sur X. La présidence de la République a condamné fermement l’attaque, qualifiée d’« acte terroriste odieux perpétré par une armée étrangère présente illégalement sur le sol congolais. » Le président Félix Tshisekedi a exprimé sa solidarité avec les victimes et présenté ses condoléances aux familles endeuillées. Il a également dénoncé un « meeting forcé », faisant allusion au contrôle de la ville par le M23 et à l’imposition de ce rassemblement par la rébellion.

Toutefois, plusieurs questions demeurent sur la nature de cette attaque. Les explosions sont-elles le fait d’un sabotage interne ou d’un acte planifié pour servir une stratégie de communication ? Des témoins parlent de grenades, mais aucune preuve tangible ne vient encore confirmer cette hypothèse.

Certains observateurs soulèvent la possibilité d’une opération sous faux drapeau orchestrée par le M23 lui-même. Cette tactique, bien connue des groupes soutenus par Kigali, vise à provoquer un événement dramatique pour en accuser l’ennemi et légitimer une escalade militaire. Ce n’est pas sans rappeler les méthodes employées par l’armée de Kagame lorsqu’elle était encore une rébellion dans les années 1990. À cette époque, plusieurs attentats avaient été attribués au régime d’Habyarimana afin de justifier des représailles et de renforcer la position du Front patriotique rwandais (FPR).

Un élément renforce cette hypothèse : le fait que le podium où se trouvaient Corneille Nangaa et d’autres dirigeants de l’AFC/M23 n’ait pas été touché par l’explosion. Si l’objectif avait réellement été d’éliminer Nangaa, pourquoi les assaillants auraient-ils visé la foule plutôt que la tribune ? Cette incohérence alimente les doutes sur l’objectif réel de cette attaque.

Cette attaque intervient dans un contexte particulièrement tendu. La visite à Kinshasa du procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, et la pression des sanctions internationales contre le M23 et Kigali compliquent la situation pour Paul Kagame. Cette explosion, qui permet au M23 de se poser en victime, pourrait bien être une manœuvre destinée à détourner l’attention et à renforcer la position du mouvement sur le plan diplomatique.

Depuis l’occupation de Bukavu par le M23 le 16 février 2025, Corneille Nangaa tente de consolider son autorité en se présentant comme un garant de l’ordre. Avant l’attentat, il avait déclaré que « des unités spéciales et des patrouilles allaient être déployées pour assurer la sécurité ». Mais derrière cette rhétorique se cache une réalité bien différente : le M23 n’est qu’un instrument au service de Kigali, qui cherche à asseoir son emprise sur l’est congolais sous prétexte de protéger les Tutsis congolais.

Cette stratégie n’est pas nouvelle. Depuis des années, Paul Kagame instrumentalise les rébellions congolaises pour piller les ressources naturelles de la RDC et affaiblir son gouvernement. Kigali nie officiellement toute implication dans le M23, mais toutes les preuves convergent : financement, formation militaire, équipements sophistiqués et présence de hauts gradés rwandais aux côtés des rebelles. L’objectif de cette prise de contrôle du Sud-Kivu est clair : exploiter les richesses minières de la région et maintenir Kinshasa sous pression.

Le régime de Kagame, souvent présenté comme un modèle de réussite économique, repose en réalité sur des bases fragiles. Une grande partie du budget rwandais provient de l’aide internationale, tandis que l’exploitation illégale des minerais congolais constitue une source majeure de revenus. Derrière l’image policée de Kigali, la réalité est tout autre : le pays est profondément endetté et dépend du pillage des ressources de la RDC pour assurer sa survie économique.

Selon un expertl, ’attentat de Bukavu s’inscrit donc dans une stratégie bien huilée du M23 et de ses soutiens pour influencer la perception du conflit. En se positionnant en victime d’une prétendue attaque de Kinshasa, le mouvement espère détourner l’attention de ses propres exactions et justifier une intensification des combats. Mais cette mise en scène apparaît trop évidente : elle survient au moment où Kigali est sous pression et où le M23 cherche à légitimer son occupation de Bukavu.

Encore d’après cet expert: «Si la situation demeure confuse, une chose est certaine : Kigali et son bras armé, le M23, poursuivent leur politique de manipulation et de violence pour renforcer leur emprise sur l’est de la RDC. Kinshasa doit rester vigilante et éviter de tomber dans le piège d’une réaction précipitée qui pourrait être exploitée par Kigali pour justifier une escalade militaire»