Rwanda : L’économie du pays et principaux marchés monopolisés par une petite élite

Real Contractors, une des filiales de Crystal Ventures Ltd a participé à la construction du nouveau stade Amahoro

Depuis plusieurs années, le Rwanda a été souvent cité comme un modèle de développement économique rapide en Afrique. Cependant, derrière cette façade de progrès, se cache une réalité bien plus sombre. L’économie rwandaise est en grande partie contrôlée par un petit groupe de personnes proches du président Paul Kagame et du parti au pouvoir, le Front Patriotique Rwandais (FPR). Cette situation engendre un profond déséquilibre économique et social, exacerbant les inégalités et étouffant les initiatives entrepreneuriales indépendantes.

Le rôle prédominant de Crystal Ventures Ltd (CVL) dans l’économie nationale illustre parfaitement cette dynamique. CVL, une entreprise fondée et dirigée par le FPR, domine presque tous les grands marchés au Rwanda. Créée en 1995 sous le nom de Tristar Investment Ltd, CVL a évolué pour devenir un conglomérat géant avec des intérêts dans la construction, l’agriculture, l’industrie minière, et bien d’autres secteurs.

Crystal Ventures Ltd est souvent présentée par les médias d’État comme un modèle de succès économique. Par exemple, le site pro-gouvernemental Igihe.com la décrit comme « le deuxième employeur après l’État », soulignant ses 29 ans d’existence et ses plus de 22 000 employés, dont une majorité de travailleurs permanents. Cependant, cette image positive cache des pratiques économiques et commerciales qui posent de sérieuses questions.

Dr. David Himbara, ancien conseiller économique de Kagame et maintenant critique du régime, décrit la croissance économique du Rwanda comme un « mirage économique », soulignant que CVL et ses filiales survivent largement grâce à des prêts étrangers massifs. Parmi ces filiales, Real Contractors et NPD Ltd sont particulièrement notables. Real Contractors a participé à la construction du nouveau stade Amahoro, tandis que NPD Ltd, spécialisée dans les infrastructures routières, reçoit régulièrement des contrats publics de grande envergure.

En outre, CVL est impliquée dans l’exploitation minière illégale en République Démocratique du Congo (RDC), ce qui ajoute une dimension internationale à son influence économique. Cette implication a été dénoncée par plusieurs organisations internationales et met en lumière les liens troubles entre les activités économiques de CVL et les conflits dans la région.

L’ascension de CVL n’aurait pas été possible sans le soutien indéfectible du FPR. En effet, il est difficile de distinguer les intérêts de l’État rwandais de ceux de CVL et du FPR. Les décisions importantes au sein du FPR ne sont plus discutées par les membres du parti mais sont directement imposées par Kagame et son cercle restreint. Cela crée une concentration du pouvoir et des richesses qui nuit à la démocratie et à l’équité économique.

Les exemples de favoritisme et de népotisme sont nombreux. Par exemple, East African Granite Industries, une autre filiale de CVL, est impliquée dans la production de granites, un secteur où elle bénéficie de l’appui total du gouvernement. De même, Inyange Industries, connue pour ses produits laitiers et ses jus, est un autre pilier de l’empire CVL, dominant le marché local avec peu de concurrence.

La mainmise de CVL s’étend également au secteur de la sécurité privée. ISCO, une filiale de CVL, est la seule entreprise de sécurité privée autorisée à détenir des armes à feu, un privilège qui lui confère un avantage significatif sur ses concurrents. Cette situation soulève des questions sur l’équité et la transparence des pratiques commerciales au Rwanda.

Malgré ces critiques, les responsables de CVL, comme son PDG actuel, Dr. Jack Kayonga, défendent vigoureusement l’entreprise. Ils soutiennent que CVL joue un rôle crucial dans le développement économique du Rwanda, notamment en créant des emplois et en soutenant les petits producteurs agricoles. Par exemple, Inyange Industries traite maintenant jusqu’à 800 000 litres de lait par jour, offrant une source de revenus stable à de nombreux éleveurs rwandais.

Toutefois, cette contribution positive ne doit pas occulter les pratiques douteuses et les inégalités flagrantes qu’elles engendrent. Le modèle économique actuel du Rwanda, centré autour de CVL et du FPR, ne bénéficie qu’à une minorité, laissant la majorité de la population à l’écart. Les petites et moyennes entreprises (PME) rwandaises peinent à rivaliser avec l’omniprésence de CVL, ce qui freine l’innovation et la diversification économique.

De plus, la centralisation excessive des richesses et des opportunités économiques renforce le pouvoir du régime de Kagame, limitant les espaces de contestation et d’expression démocratique. Le contrôle rigide exercé par le FPR sur l’économie nationale s’accompagne d’une répression sévère des voix dissidentes, réduisant au silence ceux qui osent critiquer le statu quo.

Bien que CVL et le régime de Kagame aient réussi à projeter une image de prospérité et de stabilité économique, la réalité est beaucoup plus complexe et préoccupante. L’économie rwandaise reste marquée par une concentration extrême des richesses et du pouvoir entre les mains d’un petit groupe d’individus proches du pouvoir. Cette situation n’est pas seulement injuste mais aussi insoutenable à long terme. Pour que le Rwanda puisse véritablement prospérer, il est essentiel de promouvoir une plus grande transparence, d’encourager la concurrence équitable et de garantir une distribution plus équitable des ressources économiques. Le chemin vers une économie rwandaise réellement inclusive et démocratique reste long et semé d’embûches, mais il est crucial pour l’avenir du pays.