Rwanda : la détention de Victoire Ingabire relance le débat sur la répression politique

Par Nadia MUGUNGA

Manifestation pour la libération Victoire Ingabire. Bruxelles 6 juillet 2025 

Bruxelles, 6 juillet 2025 la diaspora rwandaise et plusieurs militants des droits humains se sont réunis devant le Parlement européen, à Bruxelles, pour réclamer la libération immédiate et inconditionnelle de Victoire Ingabire Umuhoza. Malgré une pluie battante, les manifestants sont venus nombreux pour témoigner de leur engagement et de leur solidarité. Leur présence en masse, sous les parapluies et les slogans de justice, a souligné la gravité de la situation et la détermination d’un public mobilisé au-delà des conditions climatiques.

Cette figure centrale de l’opposition politique pacifique au Rwanda est une fois de plus confrontée à une détention controversée. Arrêtée le 19 juin à son domicile, elle a été placée en garde à vue par le Rwanda Investigation Bureau (RIB) et transférée à la prison de Remera. Le 24 juin, son dossier a été transmis au parquet général, qui a demandé au Tribunal de Première Instance de Kicukiro d’ordonner une détention provisoire. Les autorités l’accusent d’atteinte à la sûreté de l’État.

Selon plusieurs observateurs indépendants, cette arrestation serait en lien avec des activités politiques pacifiques menées par des membres de son parti DALFA-Umurinzi, notamment des cercles de lecture autour du livre Blueprint for Revolution, un manuel non violent de l’activiste serbe Srdja Popovic. Pour le parquet, il s’agirait d’une tentative de mobilisation subversive. Pour beaucoup, il s’agit au contraire d’une nouvelle tentative de criminaliser l’opposition citoyenne. Ce schéma, déjà observé par le passé, renforce le climat de fermeture de l’espace politique au Rwanda, malgré les engagements officiels du gouvernement en faveur de la démocratie et de l’État de droit.

 

Victoire Ingabire n’en est pas à sa première incarcération. Revenue au Rwanda en 2010 après plusieurs années d’exil aux Pays-Bas, elle avait exprimé son intention de se présenter à l’élection présidentielle. Quelques mois après son retour, elle fut arrêtée, puis condamnée à 15 ans de prison pour « divisionnisme » et « conspiration contre l’État ». Ce procès avait été largement critiqué par des organisations telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, qui y voyaient un procès politique. Libérée en 2018 grâce à une grâce présidentielle, elle a fondé le parti DALFA-Umurinzi, une formation politique engagée dans la promotion du changement pacifique et du dialogue démocratique. Depuis, elle tente en vain d’obtenir la reconnaissance légale de ce parti par les autorités rwandaises.

Lors de la manifestation organisée à Bruxelles, les participants ont également attiré l’attention sur le sort d’autres prisonniers politiques et journalistes détenus ou disparus au Rwanda. Parmi les noms évoqués figuraient ceux de Théoneste Nsengimana, Hamad Hagenimana, Emmanuel Masengesho, Alphonse Mutabazi, Marcel Nahimana, Jean Claude Ndayishimiye, Alexis Rucubanganya, Sylvain Sibomana et Joyeuse Uwatuje — tous liés au parti DALFA-Umurinzi. Les manifestants ont également dénoncé l’arrestation d’autres figures de la société civile comme Idamange Iryamugwiza Yvonne, Aimable Karasira, Christopher Kayumba ou encore Déogratias Mushayidi, Théoneste Niyitegeka et Phocas Ndayizera. Des cas de disparitions forcées, comme celles de Bahati Innocent, Vénant Abayisenga, Boniface Twagirimana, Gérard Niyomugabo, ont également été rappelés.

Le message adressé à l’Union européenne est clair : les droits humains et la liberté d’expression ne peuvent être sacrifiés au nom de la stabilité. Le cas de Victoire Ingabire est emblématique d’un contexte plus large de répression politique qui empêche l’émergence d’une opposition démocratique au Rwanda. En maintenant sous silence les voix dissidentes, le gouvernement compromet la confiance dans les institutions et l’avenir d’un débat public pluraliste. Pour de nombreux manifestants, seule une pression accrue de la communauté internationale pourra garantir la protection des libertés fondamentales au Rwanda.

Aujourd’hui, Victoire Ingabire incarne pour beaucoup l’espoir d’un changement pacifique. Sa détention soulève des questions essentielles sur l’espace politique au Rwanda, la tolérance à la critique et la capacité des institutions à respecter les engagements internationaux en matière de droits humains. Face au silence, les voix de Bruxelles ont voulu rappeler que la justice, la vérité et la dignité ne doivent jamais être criminalisées.

Aperçu en images de la mobilisation citoyenne devant le Parlement européen

Malgré la pluie persistante, la mobilisation a été forte et déterminée. Les manifestants, rassemblés dans une atmosphère à la fois solennelle et combative, ont brandi pancartes, drapeaux et messages de solidarité pour exiger la libération de Victoire Ingabire et de tous les prisonniers politiques au Rwanda. Ces images témoignent de l’engagement profond de la diaspora rwandaise et de ses alliés pour la démocratie, la justice et la liberté d’expression.

Chaque visage, chaque slogan, chaque regard tourné vers l’avenir raconte une même volonté : ne pas se taire.

À propos de l’auteure:

Nadia MUGUNGA est une universitaire et militante des droits humains, engagée pour la vérité, la justice et la démocratie au Rwanda. Elle utilise l’écriture pour faire entendre sa voix et défendre la dignité et les droits fondamentaux.