Rwanda – Peut-on parler des crimes de Kagame sans être traité de négationniste ?

Paul Kagame

MONTRÉAL, le 27 janv. 2021 – “Peut-on encore écrire librement sur le Rwanda ? ” Voilà une question posée, il y a plus de dix ans, par Hervé Deguine, journaliste à Reporters sans frontières de 1993 à 1996, en charge du Rwanda où il s’est rendu à de nombreuses reprises. Question toujours d’actualité car il s’avère encore aujourd’hui que parler du Rwanda peut devenir une aventure sur un terrain miné. Le journaliste Stéphan Bureau, de Radio Canada, vient de l’apprendre à ses dépens. Dans son émission “Bien entendu ” du 7 janvier, il recevait en entrevue la journaliste d’investigation Judi Rever, auteur d’un livre sur le Rwanda, récemment traduit en Français sous le titre “Rwanda, l’éloge du sang” (Max Milo, 2020).

Qu’est-ce qu’on reproche au journaliste Stéphan Bureau et, indirectement, à Radio Canada ?

Au lendemain de la diffusion de cette entrevue, l’association Page-Rwanda adressait une lettre à l’Ombudsman de Radio Canada accusant la société d’État d’avoir offert une tribune à la journaliste Judi Rever, reconnue, selon Page-Rwanda, pour “ses positions négationnistes du génocide contre les Tutsis”. Judi Rever n’a rien d’une négationniste. La lettre de Page-Rwanda fait dire au livre ce qu’il ne dit pas et passe outre ce qu’il dit vraiment. Initialement publié en anglais par Random House en 2018, “In Praise of Blood: The Crimes of the Rwandan Patriotic Front” a été salué par la critique. Élu livre de l’année par le Globe and Mail au Canada et finaliste du prestigieux prix Hilary Weston Prize, il a obtenu les prix Mavis-Gallant, Huguenot Society of Canada. Explosif, le livre de Judi Rever l’est car il démolit avec toute la rigueur journalistique, le récit officiel du génocide rwandais, “l’une des catastrophes les plus cyniquement exploitées” (Linden MacIntyre, journaliste d’investigation primé, CBC Television) et apporte un éclairage troublant sur le génocide rwandais en mettant en lumière l’importance du rôle de Paul Kagame et du Front patriotique rwandais dans les crimes de masse commis avant, pendant et après le génocide. Voilà le crime que Page-Rwanda reproche à Judi Rever et au journaliste de Radio Canada accusé de complicité pour lui avoir tendu le micro !

La démarche de Page-Rwanda s’inscrit dans un plan de communication mis en place par le pouvoir de Kagame et axé sur une logique d’intimidation et d’accusation de négationnisme, de divisionnisme, de révisionnisme à l’endroit de tous ceux qui, parfois au péril de leur vie, déconstruisent l’histoire officielle du génocide rwandais.

Judi Rever n’est pas la seule, ni la première victime (et malheureusement pas la dernière) de cette campagne de salissage. Le pouvoir de Kigali a très vite compris l’importance de la communication et des relations publiques pour sa survie. “L’ingénierie lobbyste du Rwanda” coûte à ce petit pays d’Afrique classé parmi les plus pauvres dans le monde des millions de dollars payés à des firmes de relations publiques dont le mandat est de faire l’apologie de Paul Kagame et d’imposer une version unilatérale de l’histoire qui ne tolère aucun débat.

Bien avant Judi Rever, plusieurs chercheurs, journalistes, hommes politiques, etc., allant contre l’opinion largement répandue, furent l’objet d’une chasse aux sorcières, orchestrée par des acteurs bien placés dans certains médias, instituts de recherche, ONGs, etc. qui mettent à profit leurs positions professionnelles au service de l’image de marque de Paul Kagame, considéré pourtant par l’expert belge P. Reyntjens comme “le plus grand criminel de guerre en fonction aujourd’hui”.

Outre Judi Rever, on peut citer plusieurs chercheurs qui, en voulant contribuer sainement au débat sur un sujet très complexe, en ont payé un fort prix :

  1. Robin Philpot, auteur de “Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali”,
  2. Pierre Péan, auteur de “Noires fureurs, blancs menteurs “
  3. Carla del Ponte qui fut procureure du Tribunal pénal international pour le Rwanda,
  4. Le professeur F. Reyntjens, auteur de “le génocide des Tutsis au Rwanda”, collection Que sais-je? est persona non grata au Rwanda depuis 1995
  5. Le journaliste Anjan Sundaram, auteur de “Bad News: Last Journalists in a Dictatoriship”
  6. Le journaliste Stephen Smith, auteur de plusieurs articles dans Libération et Le Monde
  7. Bernard Lugan, historien et auteur de plusieurs livres sur le Rwanda et expert devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda de 2002 à 2012
  8. Le colonel Luc Marchal, auteur de “Rwanda : la descente aux enfers”
  9. Le journaliste Charles Onana, auteur de plusieurs livres sur le Rwanda
  10. Le Lieutenant colonnel Jacques Hogard qui a dirigé la mission Turquoise
  11. Les journalistes de la BBC, auteurs d’un documentaire choc sur le Rwanda “Rwanda : the Untold Sory”
  12. Louis Cornellier, chroniqueur au journal Le Devoir

Il serait difficile de les nommer tous car la liste est longue, et elle ne fait que continuer à s’allonger car, au bénéfice de la vérité historique et du travail de mémoire non sélective, plusieurs enquêtes et travaux de chercheurs indépendants accréditent la thèse soutenue par Judi Rever. Leur donner la voix pour présenter les résultats de leurs travaux est tout à fait honorable voire salutaire. C’est ce qu’a fait le journaliste Stéphan Bureau, avec professionnalisme et justesse. C’est ce qu’ont fait d’autres journalistes très sérieux comme Jooneed Khan (La Presse) ou François Brousseau pour qui “une lecture myope des faits, hollywoodienne, trop limitée dans le temps et dans l’espace, a conforté au pouvoir un dictateur intolérant, qui emprisonne les dissidents ou les fait assassiner à l’étranger. Un dictateur bien assis sur une vision tronquée et ultimement mensongère, des tragiques événements de 1994” (Le Devoir 31 mars 2014). Plus de 25 ans après le génocide de 1994, la dictature de Kagame s’installe dans la durée.

SOURCE: Congrès Rwandais du Canada (CRC)

Renseignements: Pierre-Claver Nkinamubanzi, Ph.D., Président, Congrès rwandais du Canada., Téléphone : (514) 515-4406

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