Les manifestations qui secouent la Tanzanie à l’approche des élections suscitent de nombreuses interrogations, tant à l’intérieur du pays qu’au niveau régional. Longtemps considérée comme l’un des États les plus stables d’Afrique de l’Est, la Tanzanie traverse aujourd’hui une période de turbulences politiques et sociales qui contrastent avec son image traditionnelle de pays paisible.
Arrivée au pouvoir en mars 2021 après le décès du président John Magufuli, la présidente Samia Suluhu Hassan a amorcé un virage politique significatif. Elle a rompu avec l’isolationnisme de son prédécesseur, réengagé le pays sur la scène internationale et multiplié les déplacements diplomatiques en Afrique, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie. Sur le plan interne, elle a lancé des réformes visant à améliorer le climat des affaires, promouvoir l’égalité entre les sexes et renforcer les politiques sociales dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’accès à l’eau. Ces initiatives ont été accompagnées d’une ouverture relative envers l’opposition, notamment la levée de l’interdiction des rassemblements politiques en 2023.
Sur le plan économique, la Tanzanie affiche des indicateurs relativement solides. Le pays a enregistré une croissance d’environ 5 % en 2023, avec une inflation maîtrisée et un taux d’endettement public parmi les plus faibles de la Communauté d’Afrique de l’Est. Des réformes réglementaires ont également été mises en place pour attirer les investisseurs étrangers, faciliter l’obtention de permis de travail et améliorer les procédures administratives. Ces éléments dessinent le portrait d’un pays engagé dans une trajectoire de modernisation et d’ouverture progressive.
Pourtant, malgré ce bilan jugé globalement positif, la contestation politique a pris de l’ampleur, notamment parmi la jeunesse urbaine. Certains observateurs estiment que ces tensions s’inscrivent dans une dynamique politique classique, comparable à celles observées dans d’autres pays africains ou occidentaux où des opposants sont exclus de la compétition électorale par des mécanismes judiciaires ou administratifs. Des exemples sont cités au Rwanda, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en France ou au Sénégal, illustrant que la restriction de l’espace politique n’est pas un phénomène propre à la Tanzanie.
La présidente Samia Suluhu Hassan, candidate sous la bannière du parti au pouvoir Chama cha Mapinduzi (CCM), s’inscrit dans la continuité d’un parti dominant depuis l’indépendance sous Julius Nyerere. Le CCM reste une force politique majeure et populaire, ce qui rend, selon certains analystes, difficilement explicable l’ampleur soudaine des troubles. D’autres y voient cependant l’expression d’une jeunesse frustrée, plus connectée, plus politisée et moins disposée à accepter les structures politiques traditionnelles.
Au-delà des dynamiques internes, des accusations d’ingérence étrangère circulent dans certains milieux politiques et médiatiques. Des soupçons visent notamment le Rwanda, accusé d’avoir soutenu ou encouragé des troubles en Tanzanie en représailles à son soutien à la République démocratique du Congo dans le cadre du conflit contre les rebelles du M23. Des allégations font état d’infiltrations de militaires rwandais et de coordination présumée par des responsables diplomatiques et militaires, bien que ces accusations n’aient pas été corroborées par des sources indépendantes et restent fortement contestées.
Dans ce contexte, la Tanzanie se trouve à la croisée des chemins. D’un côté, elle poursuit une politique de réformes économiques et diplomatiques qui lui a valu une reconnaissance internationale accrue. De l’autre, elle fait face à une contestation interne et à des rivalités géopolitiques régionales qui risquent de fragiliser sa stabilité politique.
La situation actuelle illustre les tensions propres aux transitions politiques en Afrique de l’Est, où les réformes, l’ouverture démocratique, les rivalités régionales et les intérêts géopolitiques s’entremêlent. Pour la Tanzanie, l’enjeu sera de préserver la stabilité tout en consolidant les avancées économiques et politiques, dans un environnement régional de plus en plus polarisé.

























































