CEEAC : le Rwanda claque la porte, la RDC dénonce une manœuvre déstabilisatrice

Par Marc Matabaro

Le Rwanda a annoncé son retrait immédiat de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), accusant l’organisation d’avoir été « instrumentalisée » par la République démocratique du Congo. Cette décision, rendue publique à la veille du sommet de Malabo, intervient dans un contexte régional déjà extrêmement tendu.

Dans un communiqué publié le 7 juin, Kigali déplore que son droit à la présidence tournante de la CEEAC ait été « délibérément ignoré » lors du 26e sommet de l’organisation, au profit de la Guinée équatoriale, reconduite à la tête du bloc pour une année supplémentaire. Le ministère rwandais des Affaires étrangères parle d’une « violation manifeste » des règles de l’organisation, notamment de l’article 6 du traité fondateur, et accuse la RDC d’imposer son diktat avec la complicité de certains États membres.

Le lendemain, la République démocratique du Congo a vivement réagi à cette annonce. Dans un communiqué signé à Kinshasa, elle rappelle que la crise sécuritaire à l’est de son territoire, aggravée selon elle par « des actes d’agression rwandais », fait déjà l’objet d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies (n°2773) exigeant le retrait des troupes rwandaises. Kinshasa dénonce en retour une attitude du Rwanda visant à se soustraire aux principes de redevabilité : « Participer à un processus de paix ne saurait signifier effacement du passé ni immunité pour des crimes graves », insiste le texte.

Les accusations sont lourdes de part et d’autre. Pour Kigali, la CEEAC s’est montrée incapable de faire respecter ses propres règles, depuis l’exclusion du Rwanda lors du sommet de 2023 à Kinshasa jusqu’au refus de le laisser accéder à la présidence tournante. Kigali évoque une série de dysfonctionnements internes à l’organisation, parmi lesquels le non-respect du calendrier alphabétique de présidence, le manque de coordination entre les commissaires ou encore des déficits budgétaires chroniques.

De son côté, Kinshasa fustige une posture consistant à se retirer d’un traité ou à bloquer un processus dès lors que la question de responsabilité est posée. « Une telle attitude a trop souvent été tolérée, elle a conduit à des accords sans redevabilité, donc sans durabilité », estime le ministère congolais des Affaires étrangères.

Le ton est monté encore davantage après la sortie du ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, qui a accusé Kinshasa de saboter tous les forums régionaux et internationaux en y multipliant les accusations contre le Rwanda. Il a notamment rappelé les rencontres récentes entre les deux chefs d’État à Doha en mars dernier, ainsi que la signature d’une Déclaration de principes à Washington en avril, pour dénoncer ce qu’il qualifie de duplicité congolaise.

Le sommet de Malabo, qui devait entériner la présidence tournante du Rwanda selon le protocole, a finalement prolongé le mandat de Teodoro Obiang Nguema à la tête de l’organisation, sur fond de divergences entre Kigali et Kinshasa. La RDC aurait prévenu qu’elle ne participerait à aucune instance présidée par le Rwanda, une déclaration confirmée par des sources diplomatiques sur place. Pour Kigali, cette position est inacceptable.

Alors que les deux pays sont engagés dans plusieurs processus de paix facilités par l’Union africaine, les États-Unis et le Qatar, cette escalade diplomatique témoigne d’une défiance croissante. Le retrait du Rwanda de la CEEAC, après celui de 2007 puis sa réintégration en 2016, marque une nouvelle rupture dans l’équilibre régional.

La RDC, soutenue par plusieurs États occidentaux et des rapports onusiens, continue d’accuser Kigali de soutenir activement les rebelles du M23, responsables de violences dans l’est congolais. Kigali rejette ces accusations et affirme défendre uniquement sa souveraineté face aux menaces émanant du territoire congolais, notamment les FDLR et d’autres groupes armés.

Dans ce climat, Kinshasa appelle les institutions régionales et internationales à « une vigilance renforcée », dénonçant les « comportements qui sapent le respect intégral des traités et la stabilité régionale ». Le bras de fer entre les deux voisins, désormais sorti du cadre diplomatique de la CEEAC, continue de fragiliser les efforts de pacification de la région des Grands Lacs.