La Ville de Liège a décidé de ne pas s’associer cette année à la commémoration officielle du génocide de 1994 au Rwanda, prévue le 12 avril. Une décision rare, prise après une analyse de risques défavorable établie par la police locale. Le climat géopolitique, les tensions communautaires et les récents incidents liés à la guerre dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) ont conduit les autorités liégeoises à renoncer à toute participation officielle.
L’an dernier, pour le trentième anniversaire du génocide, une cérémonie solennelle s’était tenue à l’hôtel de Ville. Cette année, le bourgmestre Willy Demeyer a suivi l’avis de la police. « Une analyse de risques a été effectuée », explique la porte-parole Jadranka Lozina. « La police de Liège a rendu un avis défavorable. Le contexte politique international est particulièrement tendu. »
Tensions communautaires attisées par le conflit en RDC
Le conflit dans l’est de la RDC pèse désormais jusque dans les décisions politiques locales. À Liège, les autorités redoutent des affrontements entre deux diasporas fortement mobilisées : la communauté congolaise, très active contre le régime de Kigali, et les Rwandais pro-Kagame, en grande majorité d’origine tutsi, organisés autour d’associations soutenues par l’ambassade du Rwanda à Bruxelles.
Le Rwanda est accusé — et non simplement soupçonné — d’apporter un appui militaire au mouvement rebelle M23, actif au Nord-Kivu. Cette implication est confirmée par plusieurs rapports des experts des Nations unies, qui documentent une aide directe en armement, en commandement et en troupes rwandaises opérant aux côtés des rebelles. Ces révélations ont entraîné une rupture diplomatique entre Bruxelles et Kigali, et alimenté une colère croissante au sein de la diaspora congolaise.
À Liège, cette colère s’est exprimée le 21 mars lors d’une manifestation où des protestataires ont brandi une pancarte représentant Paul Kagame avec des cornes de diable. Pour les autorités locales, ce climat rend toute commémoration risquée : réunir dans un même espace des groupes antagonistes, alors même que le conflit en RDC fait rage, reviendrait à créer les conditions d’un affrontement.
Des associations mémorielles sous l’influence de Kigali
Les cérémonies du 7 avril sont généralement organisées par des associations rwandaises proches du gouvernement de Kigali. Ces structures, dominées par des Rwandais tutsi pro-Kagame, sont étroitement encadrées par l’ambassade du Rwanda à Bruxelles, qui oriente les discours, choisit les intervenants, et surveille le contenu politique des événements.
La mémoire du génocide y est abordée selon une ligne officielle stricte, souvent intolérante aux débats critiques sur les dérives autoritaires du régime ou sur les violences commises au Congo. Le message transmis est celui du Front patriotique rwandais (FPR) : un discours nationaliste, centré sur la survie du peuple tutsi et l’héroïsme du régime, tout en rejetant toute forme de responsabilité dans les crises actuelles de la région.
Cette instrumentalisation de la mémoire rend toute collaboration institutionnelle délicate. À Liège, la Ville a préféré se retirer. Pour certains élus, il s’agit de ne pas prêter le flanc à des accusations de parti pris dans un conflit qui dépasse de loin les frontières communales.
Réactions indignées des associations pro-Kagame
Les associations rwandaises impliquées dans les commémorations dénoncent cette décision. Certaines accusent la Ville de « négationnisme », reprenant une rhétorique employée régulièrement par le régime rwandais pour qualifier toute critique ou mise à distance des commémorations officielles.
Pour la Ville de Liège, cette accusation est infondée. « Il ne s’agit pas de nier ou d’oublier le génocide », assure une source municipale. « Il s’agit de prévenir un trouble à l’ordre public dans un contexte de tension extrême. » La position est délicate, mais assumée : en choisissant la neutralité, la Ville tente d’éviter que son espace public ne devienne le théâtre d’une guerre par procuration.
Une cérémonie tolérée, mais sans la Ville
Une commémoration devrait néanmoins avoir lieu le 12 avril à l’initiative des associations pro-Kagame, mais sans la participation ni le soutien logistique de la Ville. La tenue de cet événement reste conditionnée à l’absence de trouble. En cas de tensions, la police se réserve le droit d’intervenir ou d’annuler le rassemblement.
Pour la Ville de Liège, il s’agit d’un équilibre précaire entre liberté d’expression, devoir de mémoire et maintien de l’ordre public. Cette posture marque un tournant : jamais la mémoire du génocide rwandais n’avait été aussi directement affectée par les conséquences actuelles de la politique régionale dans les Grands Lacs.
Liège, miroir d’une mémoire disputée
L’annulation de la participation officielle à la commémoration du génocide rwandais ne peut être réduite à un simple choix de sécurité. Elle révèle les tensions profondes entre mémoire et politique, entre diaspora et diplomatie. Elle montre surtout que les conflits de l’Afrique centrale ont aujourd’hui des répercussions concrètes sur le sol européen.
À travers cette décision, Liège illustre les limites d’un engagement mémoriel dans un contexte international explosif. Commémorer, oui — mais à quelles conditions, avec quels acteurs, et au risque de quels débordements ?



























































