France : la justice met fin à l’enquête visant Agathe Habyarimana pour complicité de génocide

Par Marc Matabaro

Le 16 mai 2025, la justice française a mis un terme à l’enquête visant Agathe Kanziga Habyarimana, veuve de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana, dans le cadre de son implication présumée dans le génocide de 1994. La décision, rendue par les juges d’instruction du pôle «crimes contre l’humanité» du tribunal judiciaire de Paris, a été motivée par l’absence de preuves suffisantes, après près de deux décennies de procédures.

Selon l’Agence France-Presse (AFP), les magistrats estiment qu’Agathe Kanziga, aujourd’hui âgée de 82 ans, «n’apparaît pas comme une instigatrice de la tragédie», mais plutôt comme «une victime collatérale de l’attentat terroriste qui a coûté la vie à son mari», lorsque l’avion présidentiel a été abattu le 6 avril 1994 au-dessus de Kigali. Trois jours plus tard, le 9 avril, elle était évacuée vers la France avec ses enfants, à la demande personnelle du président François Mitterrand.

Depuis 2007, Agathe Kanziga faisait l’objet d’une plainte pour complicité de génocide, initiée par des associations de parties civiles regroupées au sein du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR). Plusieurs voix critiques, notamment au sein de la diaspora rwandaise et d’ONG indépendantes, accusent ce collectif d’agir en sous-main pour le compte du gouvernement de Kigali, dans une stratégie d’instrumentalisation du génocide à des fins politiques. D’après ces critiques, le régime rwandais aurait cherché à faire de la justice française un levier pour poursuivre, intimider ou discréditer ses opposants réfugiés à l’étranger.

Les juges ont rejeté les allégations portées contre Mme Habyarimana, notant qu’il n’existe ni discours de haine, ni preuve d’incitation publique, ni lien établi avec la propagande de la Radio-Télévision Libre des Mille Collines (RTLM). Aucun élément matériel n’a été trouvé pour démontrer une participation active, une aide ou un financement de cette station tristement célèbre pour son rôle dans la diffusion de messages génocidaires.

Les témoignages recueillis contre elle ont été jugés «incohérents, contradictoires, ou mensongers», « Si la rumeur est tenace, elle ne peut faire office de preuve en l’absence d’éléments circonstanciés et concordants »selon les termes des juges d’instruction. Une nouvelle audition menée en décembre 2024 n’a pas permis de faire émerger d’éléments nouveaux. Dès lors, les magistrats ont conclu qu’il n’y avait «ni charges suffisantes, ni raison légale de prolonger l’information judiciaire».

Le fils de l’ancienne première dame, Léon Habyarimana, a déclaré sur la plateforme X que «le temps est venu d’éclairer la vérité sur les véritables causes du chaos qui a frappé la région des Grands Lacs, et d’arrêter de faire porter la responsabilité aux victimes elles-mêmes». Il a ajouté : «Trop de mensonges, trop de silence.»

Du côté de la défense, l’avocat de Mme Kanziga, Me Philippe Meilhac, a salué une décision qui «détruit la stratégie à charge» portée selon lui par des intérêts politiques plus que judiciaires. Il a dénoncé un «acharnement de près de vingt ans» contre sa cliente, réfugiée en France depuis 1998 mais toujours sans statut légal. La France lui a refusé l’asile politique, tout en refusant de l’extrader vers le Rwanda, estimant que les garanties d’un procès équitable n’étaient pas réunies.

À l’opposé, Me Patrick Baudouin, avocat de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), s’est dit consterné par la décision, qu’il juge prématurée malgré les éléments selon lui «graves et concordants». Le parquet a jusqu’en Août pour faire appel de la décision.

Ce non-lieu, s’il est confirmé dans les semaines à venir, marquera l’échec définitif d’une procédure entamée dans un climat politico-judiciaire complexe, où la question du génocide rwandais se trouve souvent instrumentalisée dans les rapports tendus entre Kigali et certains États européens, dont la France.

Protais Zigiranyirazo, ancien préfet et frère d’Agathe Kanziga, également accusé d’avoir appartenu au cercle restreint du pouvoir présumé responsable de la planification du génocide le «Akazu », avait lui aussi été acquitté en appel par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) en 2009.

Ce nouvel abandon de poursuites pose une fois de plus la question du rôle de la justice internationale dans les affaires impliquant d’anciens dignitaires rwandais, dans un contexte marqué par l’instrumentalisation croissante du génocide comme outil de répression des opposants politiques, sous couvert de justice et de mémoire.