Concert “Solidarité Congo” : tensions autour d’un événement caritatif à Paris, entre mémoire, diplomatie et pressions politiques

Par Marc Matabaro

La maire de Paris, Anne Hidalgo

Le concert caritatif Solidarité Congo, prévu le 7 avril 2025 à l’Accor Arena de Paris, continue de provoquer une intense controverse. Ce 25 mars, la Ville de Paris a annoncé avoir saisi le préfet de police, Laurent Nuñez, afin de demander l’interdiction de l’événement pour des raisons de sécurité. En cause : sa coïncidence avec la Journée nationale de commémoration du génocide des Tutsis de 1994, célébrée chaque 7 avril au Rwanda et dans plusieurs pays. Interrogée par l’Agence France-Presse (AFP), la Préfecture de police de Paris a déclaré que le dossier est « à l’étude ».

La maire de Paris, Anne Hidalgo, affirme avoir été alertée le 7 mars par l’ambassadeur du Rwanda en France François Nkulikiyimfura, le président d’Ibuka France Marcel Kabanda, le président de la Communauté rwandaise de France Christophe Renzaho, ainsi que l’association Tubeho Family. Tous dénoncent la date du concert comme étant “mal choisie” et potentiellement offensante pour la mémoire des victimes du génocide.

Si la Ville reconnaît que l’objectif du concert – apporter un soutien aux enfants victimes du conflit dans l’est de la RDC – est « évidemment louable », elle considère que le choix du 7 avril est « particulièrement malvenu ». Le communiqué évoque aussi la possibilité de tensions entre les diasporas rwandaise et congolaise à Paris, amplifiées par les accusations de propos négationnistes visant certains artistes programmés.

Mais cette position ne fait pas l’unanimité. Le 18 mars, une lettre ouverte signée par une large coalition d’associations rwandaises et congolaises de France, adressée à Anne Hidalgo, a vivement critiqué cette demande d’annulation. Selon les signataires, principalement issus de l’opposition rwandaise en exil et de la société civile congolaise, la demande de la CRF (Communauté Rwandaise de France) est avant tout une manœuvre politique orchestrée par le régime de Kigali pour faire pression sur un événement perçu comme solidaire envers les victimes congolaises.

« Nous regrettons l’instrumentalisation récurrente du génocide des Tutsis par le régime rwandais, qui tente d’imposer son influence en France en usant d’associations qui ne représentent pas l’ensemble des Rwandais de France », écrivent les signataires. Parmi eux : le FDU-Inkingi, le Gouvernement Rwandais en Exil, des associations comme AMIZERO, Jambo ASBL ou encore le Comité de soutien aux initiatives humanitaires de Paul Rusesabagina.

Ils rappellent que la France est un État de droit, où la liberté d’expression et de réunion est garantie par la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme. « En France, personne ne peut imposer de limites à la liberté d’expression sans base légale ou preuve de menace à l’ordre public », soulignent-ils, qualifiant la tentative d’interdiction du concert d’ingérence étrangère injustifiée.

La lettre dénonce également une stratégie plus large : l’utilisation du génocide comme bouclier diplomatique par le pouvoir rwandais, afin de faire oublier son implication dans la guerre en cours dans l’est de la RDC. « Aujourd’hui, ces mêmes stratégies sont utilisées pour empêcher les artistes d’exprimer leur solidarité envers les populations de l’Est de la RDC, victimes d’atrocités dont la responsabilité du régime rwandais est de plus en plus documentée et condamnée par la communauté internationale », lit-on.

Depuis plusieurs mois, la situation entre la RDC et le Rwanda s’est gravement détériorée. Kinshasa accuse Kigali de soutenir activement le M23, un groupe rebelle responsable de massacres, d’occupations de villes, et de déplacements massifs de civils dans le Nord-Kivu. Des rapports onusiens confirment la présence de soldats rwandais dans l’est congolais. À Paris, ces tensions régionales se répercutent désormais au niveau local, dans les débats autour d’un concert.

Les opposants rwandais en exil dénoncent par ailleurs le rôle croissant d’associations qu’ils qualifient de “satellites de Kigali”, qui déposent plaintes, lancent des campagnes d’influence ou interviennent dans les médias, dans le but de museler toute critique envers le pouvoir de Paul Kagame. À leurs yeux, la tentative d’annulation du concert Solidarité Congo en est une nouvelle illustration.

Le retrait de l’Unicef, initialement partenaire de l’événement, a également renforcé les pressions. L’agence onusienne a expliqué ne pas vouloir s’associer à un événement susceptible d’être perçu comme source de divisions, malgré son objectif caritatif.

Pour autant, les soutiens au concert rappellent que de nombreux événements culturels auront lieu en France le 7 avril sans faire l’objet d’objections. “Pourquoi la CRF ne s’oppose-t-elle pas à ces autres manifestations ?”, interroge la lettre ouverte, dénonçant une démarche sélective et idéologique.

La décision finale du préfet de police est attendue dans les prochains jours. Mais le débat dépasse déjà largement la date du 7 avril : il interroge le poids d’influences étrangères dans la vie associative française, la mémoire instrumentalisée à des fins politiques, et la place que la France veut accorder à la solidarité avec les victimes congolaises, dans un conflit dont les responsabilités sont de plus en plus claires.