Bruxelles – 27 mars 2025: La Chambre des représentants de Belgique a annulé au dernier moment, le 26 mars au soir, la tenue d’un colloque organisé par l’asbl Ibuka Mémoire et Justice sur le génocide des Tutsi. Cette décision, motivée officiellement par la détérioration des relations diplomatiques avec Kigali, a suscité une vive controverse, nourrie par les liens étroits entre l’association Ibuka et le régime rwandais de Paul Kagame, ainsi que par la participation annoncée, même à distance, du ministre rwandais Jean-Damascène Bizimana.
Une conférence annulée en raison de la crise diplomatique
Prévu initialement le 27 mars dans la salle Erasme du Parlement fédéral, le colloque annuel d’Ibuka devait traiter de la transmission de la mémoire du génocide des Tutsi, 31 ans après les faits. Or, la Conférence des présidents de la Chambre a décidé de le retirer de l’agenda parlementaire, invoquant à la fois la rupture des relations diplomatiques décidée par Kigali le 17 mars et une modification unilatérale du programme de l’événement : la présence du ministre Bizimana n’était pas initialement mentionnée lors du parrainage de l’événement par le député MR Michel De Maegd.
Ce dernier, par ailleurs promoteur de la journée de commémoration des génocides reconnus par l’État belge, a retiré son parrainage à la suite de l’annonce de l’intervention du ministre rwandais, évoquant une “instrumentalisation politique du devoir de mémoire”.
Ibuka, un acteur associatif aux liens étroits avec Kigali
Officiellement basée en Belgique, l’association Ibuka Mémoire et Justice se présente comme une organisation indépendante œuvrant à la mémoire du génocide des Tutsi et à la défense des rescapés. Mais elle est souvent perçue comme un prolongement idéologique du pouvoir rwandais, en raison de sa proximité avec les institutions de Kigali et de la fréquence de ses collaborations avec des officiels du régime, dont Jean-Damascène Bizimana, figure centrale du dispositif mémoriel rwandais.
Ibuka a participé activement à la diffusion de la ligne officielle du FPR sur la mémoire du génocide, et plusieurs de ses dirigeants entretiennent des liens avec l’ambassade rwandaise à Bruxelles. Dans sa communication, l’association a regretté la décision de la Chambre, déplorant une “politisation regrettable” et affirmant son autonomie dans l’élaboration du programme. Elle précise que l’intervention du ministre devait se faire en visioconférence et ne contrevenait à aucun accord formel.
Une contre-attaque menée par Jambo ASBL
En parallèle, Jambo ASBL, une association composée de jeunes belgo-rwandais critiques du régime Kagame, a dénoncé la participation du ministre Bizimana, le qualifiant de “propagandiste officiel” du gouvernement rwandais. Dans une déclaration percutante publiée le 26 mars, Jambo dénonce une incohérence grave entre la politique officielle belge, qui désigne le Rwanda comme agresseur dans l’est de la RDC, et l’accueil prévu de l’un de ses ministres au sein du Parlement.
L’un des fondateurs de Jambo, Ruhumuza Mbonyumutwa, a aussi pris la parole sur X (anciennement Twitter), dénonçant le deux poids deux mesures appliqué à Kigali. Il a comparé cette situation à l’hypothèse fictive de l’accueil d’un ministre russe en pleine guerre en Ukraine, soulignant que cela serait inimaginable, et pourtant accepté pour le Rwanda.
La réponse virulente du ministre Bizimana
Le ministre Bizimana a réagi personnellement sur les réseaux sociaux, dans une publication virulente visant nommément Ruhumuza et son frère Gustave Mbonyumutwa. Il les accuse de perpétuer “l’héritage génocidaire” de leurs ancêtres, membres du PARMEHUTU, et traite Jambo ASBL d’“organisation criminelle et négationniste”.
Cette réponse a été qualifiée d’attaque personnelle indigne par les deux frères. Gustave Mbonyumutwa a rappelé que nul ne peut être tenu responsable des crimes de ses aïeux, et a dénoncé la tendance du régime rwandais à instrumentaliser la mémoire du génocide pour museler la dissidence. Il a confirmé que ce message serait ajouté à la plainte pour diffamation déjà déposée contre Bizimana en Belgique.
Une mémoire instrumentalisée dans un contexte régional explosif
L’annulation du colloque ne se limite pas à une simple affaire administrative : elle met en lumière une fracture profonde autour de la mémoire du génocide de 1994. Alors que la Belgique, dans une résolution du 27 février, a dénoncé l’implication du Rwanda dans les violences en RDC et plaidé pour des sanctions, la tentative d’Ibuka de maintenir la conférence, avec un ministre ciblé par la critique parlementaire et une enquête judiciaire, est apparue comme une provocation pour plusieurs observateurs.
Dans une décision parallèle, le Rwanda Governance Board a interdit toute collaboration entre les ONG belges et les institutions rwandaises, durcissant encore davantage les tensions bilatérales.
Un colloque maintenu malgré tout
Malgré l’annulation par la Chambre, Ibuka a tenu son colloque le 27 mars dans une salle privée à Bruxelles, au European Press Club. Le programme initial a été maintenu, avec la participation de plusieurs personnalités proches du pouvoir rwandais. Toutefois, la présence du ministre Bizimana reste floue – Ibuka n’a pas confirmé s’il est intervenu comme prévu.
Une mémoire sous tension
Ce nouvel épisode souligne une fois encore que la mémoire du génocide des Tutsi ne peut être abordée sans prendre en compte les fractures politiques profondes qui traversent la diaspora rwandaise, les positions internationales sur la situation dans l’Est de la RDC, et les stratégies de communication du pouvoir rwandais.
Entre devoir de mémoire et instrumentalisation politique, la question reste entière : comment garantir une mémoire inclusive, qui rassemble au lieu de diviser ?



























































