Come and stay : le test Kajeguhakwa

Gérard Ntashamaje (major), Pierre-Celestin Rwigema (ex-premier ministre), Paul Rwarakabije (général) et maintenant Valens Kajeguhakwa (millionnaire, ex-député). En attendant le très controversé ex-ministre Anastase Gasana ? Qu’ont-ils en commun ces compatriotes, pourraient demander ceux qui n’ont pas bien suivi le parcours de ces hommes. Et pourtant… Il s’agit là d’une brochette des gros poissons que courtisait le régime du Fpr et que celui-ci a fini par faire tomber dans son escarcelle. Rien à voir donc avec le menu fretin que constitue le public visé par le programme « come and see » (viens et vois) : des citoyens sans envergure politique et donc nullement nuisibles au régime afande. Un billet aller-retour à Kigali, un séjour de deux, trois semaines dans un hôtel trois étoiles de la capitale, plus quelques excursions guidées et les come and see sont tout comblés. Leur philanthrope aussi. Une fois retournés de là où ils étaient partis, la propagande peut fonctionner à merveille : les uns encensent à n’en plus finir le régime et l’autre crie à la normalisation et à la « réconciliation ». Testée donc sur des petits calibres, la méthode est en train de céder la place à un « come and stay » (ils viennent et ne repartiront plus) dont on aimerait connaître tous les aboutissants.

Tenez, Valens Kajeguhakwa. Qui ne s’en souvient pas ? Il a en effet été de tous les coups (a mangé à tous les râteliers, allais-je écrire) et rien que pour cela il serait honni par les mêmes qui lui font des beaux yeux en cette fin septembre 2013. Avant lui, presque tous ceux qui avaient eu les faveurs des anciens gouvernements rwandais ont eu des difficultés énormes à exister tranquillement dans la configuration socio-politique du Fpr. Et les faveurs, Valens Kajeguhakwa en a largement eues sous forme de milliards de francs rwandais. Jusqu’à ce qu’il se sente investi d’une mission : déstabiliser et renverser son ami, le président Juvénal Habyarimana. Il utilisa tout d’abord le journal Kanguka, œuvre de deux apprentis journalistes, Vincent Rwabukwisi (paix à son âme) et Hassan Ngeze. Jusqu’au mutisme de ce dernier, l’opinion publique se demandera toujours s’il avait complètement rompu avec son ancien patron, renonçant ainsi à la manne financière qui lui permettait d’éditer ses brûlots dans Kangura, le faux jumeau de Kanguka. Le doute subsiste toujours. Toujours est-il que le mécène avait, lui, pris le large, entamant une étape décisive qui le conduira en Ouganda d’où il accompagnera l’agression de son pays en finançant la radio Muhabura (la voix du Fpr) dont les émissions n’ont, à ce jour, pas encore été revisitées.

S’imaginant un rôle de tout premier plan à la victoire de 1994, VK n’aura qu’un poste de député dans l’assemblée nationale de transition. Il s’attellera alors à réorganiser ses activités commerciales, mais c’était sans compter sur les rapaces qui volaient au-dessus du cadavre de ce que fut la Bacar, une banque jadis « possédée » par le même Kajeguhakwa (en plus des entreprises pétroliers ERP et de transport Corwaco). Une fois de plus, il prit la poudre d’escampette, inaugurant ainsi une série des trahisons de Paul Kagame (PK) vis-à-vis des grosses fortunes qui ont financé sa conquête du pouvoir. Exit donc VK, mais aussi Kalisa Gakuba Alfred (BCDI), Tribert Rujugiro, Mzee Kalimba Haruna, Murenzi dit Emugeco, l’hôtelier Pascal Munyampirwa, l’assureur Mporanyi (SORAS), les vieux, mais très connus Grégoire (Giligori) et Kananura, Nicol Nsengiyumva, Octave Akiba, etc. Voulant leur rendre la monnaie de sa pièce, VK n’a pas perdu son temps car il a, dès son arrivée en exil, initié une alliance des partis d’opposition au Fpr qu’il venait de fuir. Mieux ou pire (c’est selon), il ira prendre langue, en février 2002, avec les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (Fdlr) pour envisager une collaboration.

« Je lance ce cri d’alarme afin que le monde ne soit pas surpris si demain il se réveillait encore devant des horreurs semblables à celles qu’il a déjà vues au Rwanda en 1994 sur les petits écrans de télévision. En effet, le peuple rwandais et les institutions de l’État sont aujourd’hui pris en otage par un groupe d’officiers criminels dirigés par le président Kagame ». On croirait ces paroles sorties de la bouche d’un farouche opposant au règne dictatorial de PK, à tout le moins d’un nostalgique du régime sur le dos duquel on a mis la tragédie de 1994 ; erreur ! Ce tocsin a été sonné par un (ancien) membre du bureau politique du Fpr, Valens Kajeguhakwa lui-même. Un peu avant, il confessait « Le général Kagame est entré dans la ville comme un ouragan, faisant piller la capitale par ses proches collaborateurs ». Signées par quelqu’un d’autre, ces déclarations auraient été versées dans un dossier judiciaire à l’usage d’une cour qui, le moment venu, aurait condamné son auteur à des lourdes peines. Et c’est là que réside le test Kajeguhakwa. Y aura-t-il prescription quant à ses contacts avec les Fdlr ? Ses activités en tant qu’opposant seront-elles absoutes par souci de propagande ? Va-t-il être rétribué comme l’a été l’actuel maton-en-chef Paul Rwarakabije ? Dans l’affirmative, la contradiction serait manifestement flagrante. Non pas que ce compatriote mérite l’anathème ni la prison pour si peu, mais parce que le Fpr ne peut maintenir Deo Mushayidi et Victoire Ingabire en prison sous prétexte (entre autre) qu’ils « étaient de mèche » avec les Fdlr et laisser libres Rwarakabije, hier, et Kajeguhakwa demain.

Aux uns, ceux que le régime afande considère comme ses ennemis, il est dit qu’ils seront cognés (I will hit them), aux autres c’est soit le tourisme versioncome and see, soit tout simplement des promotions et autres cooptations style come and stay. Comme si les droits n’étaient pas les même pour tous, comme si les Rwandais devaient accepter, frustrés, cette justice à deux vitesses. « Les gens ne supportent pas, devrait-on souvent rappeler, le sentiment d’injustice. La pauvreté, le froid, même la faim, sont plus supportable que l’injustice » (Millicent Fenwick). Avec le retour du tycoon Kajeguhakwa, l’Afandie va passer un autre test…

Cecil Kami

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