LE DIVORCE DU POUVOIR ABSOLU DE KAGAME EST UNE MENACE EXISTENTIELLE

Dr Théogène Rudasingwa

Je m’appelle Theogene Rudasingwa et j’apprécie la critique de Sir Edward Clay sur le livre de Michela Wrong intitulé Do not Disturb.

Je suis l’un des millions d’acteurs du drame tragique et apparemment interminable du Rwanda. Je fais partie des personnes qui ont rencontré Michela Wrong, et ma propre histoire fait partie du récit présenté dans son livre. Je fais en effet partie de ces réfugiés qui ont pris les armes en 1990 pour envahir le Rwanda depuis l’Ouganda. J’ai été médecin sur les champs de bataille avant d’entreprendre des missions diplomatiques au nom du Front patriotique rwandais (FPR), pour devenir ensuite secrétaire général du FPR, puis ambassadeur du Rwanda aux États-Unis, et finalement directeur de cabinet du président Kagame jusqu’en 2004, avant de prendre l’exil en 2005.

La question posée par Sir Clay est pertinente. Pourquoi nous, qui avons servi le système, l’avons-nous bâti de cette façon et avons-nous gardé le silence pendant si longtemps ?

J’y réfléchis depuis longtemps. Mais je ne peux répondre que pour moi-même. C’est une question profondément personnelle, et je pense que nous y répondons différemment à différents moments.

La question posée par Sir Clay est pertinente. Pourquoi nous, qui avons servi le système, l’avons-nous bâti de cette façon et avons-nous gardé le silence pendant si longtemps ?

Premièrement, il y a le défi lié à l’identité de groupe. Là où les identités ethniques sont fortes et que l’injustice/la victimisation/l’agresseur prennent la forme des identités des Hutus, des Tutsis (et des Twa oubliés depuis longtemps) et des groupes régionaux, le conflit devient un jeu existentiel à somme nulle. C’est ce que ressentaient les Hutus avant 1959. Et c’est ce que ressentaient les Tutsis en 1959, lorsque la monarchie tutsie a perdu le pouvoir alors que la révolution hutu engendrait de nouvelles réalités. C’est ce que ressentaient les Tutsi et les Hutus du sud en 1973 lorsque survint un clivage au sein même du pouvoir hutu, et en 1994 lorsque le FPR, en grande partie tutsi, s’est emparé du pouvoir. Dans les moments de grand danger, l’instinct de survie habituel du groupe entre en jeu. Cycliquement, les Hutus et les Tutsi deviennent tour à tour vainqueurs et perdants, victimes et agresseurs, mais les deux communautés se sont retrouvées prises dans des luttes de pouvoir entre et parmi les clans ethniques qui bénéficient de la loi des dirigeants absolus et la font respecter en leur nom.

Ainsi, en 1994, même si je savais qu’il était un homme violent qui n’avait jamais prétendu détenir une quelconque légitimité démocratique, j’ai senti que Kagame avait suffisamment de pouvoir pour empêcher les Tutsis d’être totalement anéantis par les Hutus. Il se trouvait dans une position trompeuse, égoïste et pourtant défendable à l’époque, à la lumière du génocide.

Deuxièmement, Kagame est lentement parvenu à exercer une domination absolue, incontestée et incontestable alors qu’il élaborait délibérément des mécanismes de division de ses pairs et de ses subordonnés, en les maintenant chacun dans leur coin, compartimentés, et travaillant souvent à contre-courant les uns des autres. Alors qu’il amassait lentement d’énormes ressources au sein de l’establishment du renseignement qui sous-tend chaque aspect de la vie au Rwanda, du parti et du gouvernement, il a été en mesure de récompenser la loyauté aveugle et de punir tout soupçon réel ou présumé de désaccord avec une force implacable par la mort, la disparition, l’exil, la prison ou – l’infâme « agatebe » (asseyez-vous, ne faites rien et attendez).

Le fait de prendre une décision impliquant de s’écarter du système représente une question de vie ou de mort, surtout si vous avez été suffisamment proche de Kagame pour savoir où les squelettes sont conservés. Kagame m’a condamné à 24 ans de prison et a tenté à plusieurs reprises de m’assassiner. « Do Not Disturb » décrit jusque dans les plus horribles détails certains de ces projets d’assassinat.

Troisièmement, être révolutionnaire avant d’être au pouvoir, puis être l’homme au pouvoir, sont deux choses totalement différentes. Le pouvoir est tentant, le pouvoir corrompt. Pour les fils et les filles nés et élevés dans la pauvreté, dans les camps de réfugiés, soudainement des ressources et des privilèges vous deviennent accessibles grâce à l’État, ainsi qu’au renseignement et au parti qui le contrôlent au nom du maître absolu du pays. Il existe une multitude de liens qui vous associent au système, vous rendant ainsi particulièrement redevable à son égard tandis que vous jouez votre rôle de simple rouage dans la machine de l’État totalitaire. Se couper de ce réseau de contrôle omniprésent revient à couper le cordon ombilical qui semble vous nourrir alors qu’en réalité il absorbe l’essentiel de votre être physique, mental, intellectuel, social et spirituel.

Quatrièmement, les premières années véritablement révolutionnaires créent un puissant lien de fraternité et de sororité que tout étranger à la situation ne peut comprendre et ne comprendra jamais. Alors que certains s’accrochent par idéalisme à la création d’un système radicalement nouveau, quelques-uns complotent pour construire une nouvelle dynamique de pouvoir à leur propre avantage. Rompre ce puissant lien de fraternité et de sororité représente la forme la plus douloureuse de divorce et d’aliénation que vous puissiez jamais imaginer. Cela signifie, en fin de compte, que vous serez rejeté par votre propre famille, que vous ferez honte à vos camarades qui verront en vous le traître à la cause, et que vous serez fustigé par vos amis et parents ethniques et régionaux qui vous percevront comme un vendu. Vous quittez ce que vous connaissez le mieux sans avoir encore découvert la nature de l’avenir qui vous attend. Et pour moi qui ai vécu 50 de mes 60 années de vie en tant que réfugié, l’exil ne constitue guère une option attrayante. Les gens que vous rencontrez de l’autre côté vous regardent constamment avec un soupçon légitime, en vous suspectant toujours de travailler pour le système et de les espionner. La rupture avec le système revient à couper tous les ponts, à faire le grand saut depuis le sommet d’une falaise sans savoir à quoi s’attendre par la suite. L’incertitude et la douleur décrivent au mieux ce qu’éprouve le révolutionnaire tombé en disgrâce.

Dernier point mais non des moindres, j’ai dû traverser une crise interne pour faire face à ma conscience, en me demandant dans quelle mesure je pouvais continuer à vivre une double vie de mensonge au nom du système, et en mesurant cela à l’aune de ma véritable identité et de l’idéalisme fondateur qui avait porté notre lutte et nos énormes sacrifices.

Quant à Kagame, toujours au sommet de l’Etat, je vous invite à jeter un regard différent sur son personnage. Vous pouvez être au pouvoir, et même pour longtemps, mais rester en même temps un dictateur appauvri, affaibli, peu sûr de lui et aux mains tachées de sang, qui exerce le pouvoir par la baïonnette, la balle et la tromperie. Cela ne peut durer éternellement, ainsi que l’histoire nous l’apprend.

A l’instar de Sir Clay et de bien d’autres, je recommande vivement la lecture de Do Not Disturb, de Michela Wrong.

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