D’un décharge publique d’immondice à l’université de Harvard!

Justus Uwayesu

Imaginez que vous soyez né au Rwanda, une année à peine après le début de la guerre dite d’octobre 1990. Imaginez que vos deux parents ont été tués dans le génocide de 1994, laissant votre grand frère, un adolescent, vous-même, un garçon de presque trois ans et vos deux jeunes sœurs sans personne pour prendre soin de vous. Imaginez que vous étiez accueilli par une organisation humanitaire pendant un certain temps, mais que vous vous êtes retrouvés au fil des circonstances à vivre dans la rue, quand vous aviez à peine 6 ans. Combien de temps survivriez-vous a cette vie impitoyable? Ne vous demanderiez-vous pas quel aurait été le point de survivre à la guerre et au Génocide si c’était pour que votre vie se termine dans les rues d’un pays brisé, peinant de sortir d’une des tragédies les plus horribles au monde?

Aujourd’hui, je suis inspiré par Justus Uwayesu du Rwanda. Justus est né à Mayange, dans les savanes du Bugesera, au sud-est du Rwanda. Le Bugesera était à l’époque l’une des régions les plus pauvres du Rwanda, avec des conditions climatiques difficiles : une extrême chaleur et de fréquents épisodes de sécheresse, le tout menant à des famines presque chroniques. Justus est né en 1991 mais la date exacte de sa naissance est inconnue. Pourquoi ? Parce que ses parents, les gardiens normaux de nos souvenirs d’enfance et qui lui auraient graduellement enseigné qui il était et d’où il venait, ont été tous deux tués pendant le génocide rwandais de 1994.

Son frère aîné, qui était alors adolescent, a emmené Justus et ses deux jeunes sœurs dans un camp de personnes déplacées voisin tenu par la Croix-Rouge. Le camp est devenu leur maison, pour lui et son frère et sœurs survivants, et des milliers d’autres orphelins de guerre. Le temps passé à la Croix-Rouge n’était pas facile. La nourriture et les médicaments étaient rares et beaucoup d’enfants étaient encore traumatisés par la guerre. Ce que Justus se souvient le plus de ces jours, ce sont les enfants blessés qui criaient tout le long de leurs cauchemars nocturnes, réclamant leurs parents.

Ils sont restés dans le camp pendant un peu plus de trois ans, jusqu’à ce que la Croix-Rouge ne puisse plus trouver de fonds pour le camp. Justus et ses sœurs ont été placés avec une de leur tantes, une veuve qui vivait maintenant dans la maison de ses parents. La pauvre femme n’était pas mieux lotie qu’eux, une veuve de guerre sans revenu ni soutien social. Elle était si pauvre, elle pouvait à peine joindre les deux bouts et nourrir les enfants. Le jeune garçon se retrouvait à supplier les passants de lui donner de l’argent ou faissait des courses pour les voisins qui lui mentaient qu’ils allaient le payer, mais qui le flouaient une fois qu’il avait fini le travail.

Un jour, il s’est enfui et est parti à la recherche de son frère aîné, pensant qu’il était encore au camp de la Croix-Rouge. Il a constaté que le camp était fermé et que son frère était dans un orphelinat. Malheureusement, il n’y avait pas de place pour lui, alors il est reparti pour essayer de trouver un autre endroit pour rester.

Le petit garçon de six ans a marché pendant des jours, ne sachant pas vraiment où il allait, jusqu’à ce qu’il atteigne Ruviri, un décharge publique d’immondice à la sortie de Kigali, la capitale du pays. C’est beaucoup plus tard dans sa vie qu’il a réalisé qu’il avait marché environ 50 kilomètres de la région du Bugesera jusqu’à la capitale!

Quatre ans après le génocide, en 1998, Justus s’est retrouvé vivant dans cette décharge dans une vieille voiture brulée, mendiant pendant la journée et passant ses nuits à fouiller les poubelles pour se nourrir et trouver des habits pour se protéger des nuits froides de ce pays montagneux d’Afrique centrale.

Dire que ce n’était pas facile d’être un enfant de la rue est probablement un euphémisme. Il n’est jamais et n’a jamais été facile d’être un enfant sans-abri – dans n’importe quelle partie du monde ou en n’importe quelles circonstances – mais nous pouvons nous aventurer et imaginer que c’était encore plus difficile dans un pays qui luttait pour se remettre de la guerre.

L’Etat rwandais avait à peine assez de revenus pour fonctionner correctement, sans parler de ce sous-produit de son passé récent. La société dans son ensemble n’était pas dans un meilleur état, tout le monde faisait de son mieux pour prendre soin de leurs parents survivants et essayer de comprendre comment survivre au jour le jour. La situation était si désastreuse que la société était pratiquement devenue «immune» au sort des enfants des rues, les voyant souvent plus comme une nuisance que des orphelins qui n’avaient nulle part où aller.

Ils étaient déshumanisés, humiliés, appelés noms péjoratifs tels que mayibobo, inzererezi, voleur. Ils étaient souvent battus par la police et par des passants, avec une violence et une absence de cœur que peu d’adultes auraient pu supporter voire encore plus des enfants sans défense. Parfois, la police les raflait et les gardait dans des centres de détention.

Justus raconte que les dimanches étaient les jours les plus difficiles pour lui. Pourquoi? Pour la simple raison que les camions à ordures ne travaillaient pas ce jour-là, ce qui signifiait qu’il n’y avait pas de nourriture «fraîche» dans les poubelles jusqu’à lundi. Pourtant, il était écrit que sa vie aller changer durant l’une de ces jours saints où il se sentait si déprivé.

Il se souvient d’un dimanche de 2001, alors qu’il fouillait les poubelles de Ruviri avec d’autres enfants de la rue lorsqu’une voiture blanche s’est brusquement arrêtée à côté d’eux. Une femme est sortie et a marché rapidement vers eux. Habitués à être maltraités par des étrangers, qui étaient plus intéressés à les chasser de leur vue qu’à les aider, les enfants se dispersèrent rapidement. Tous les enfants sauf un: Justus.

Clare Effiong

En l’entendant parler, Justus a tout de suite deviné que la femme d’âge moyen qui venait de sortir de la voiture était surement une étrangère, notamment parce qu’elle ne parlait pas le kinyarwanda et était accompagnée d’un interprète.

Ici je m’arrête une seconde pour vous dire qu’aujourd’hui, je suis aussi inspiré par Clare Effiong, une humanitaire afro-américain. Née au Nigéria en 1959, elle a ensuite émigré aux États-Unis. Clare (Claire pour les francophone) a travaillé pendant des années dans une ambassade de l’ONU jusqu’à ce qu’elle décide de poursuivre son rêve et de créer un organisme à but non lucratif pour s’occuper des enfants des rues. L’ONG s’appelle Esther’s Aid for Needy and Abandoned Children (L’Aide d’Esther pour les enfants nécessiteux et abandonnés), comme on l’appelait, avait d’abord commencé ses activités à New York, où elle vivait. Cependant Clare sentait un appel divin d’aller faire quelque chose de significatif en Afrique.

Ayant entendu parler de ce que le Rwanda avait vécu, Mama Clare – comme on l’appelle affectueusement – décida d’y aller pour voir ce qu’elle pouvait faire pour aider. C’était en 2000. C’était sa première fois dans le pays décimé par la guerre et elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait trouver là-bas. Une femme de grand foi, Mama Clare a fait confiance que Dieu serait avec elle sur ce voyage émotionnellement chargé.

Les mots ne suffisent pas pour exprimer la manière dont Clare Effiong a été submergée par la situation désastreuse qu’elle a trouvée dans le pays. Cela fait déjà six ans depuis le génocide, mais les stigmates de la guerre étaient toujours visibles ici et là. Clare était particulièrement abasourdie par le nombre énorme de jeunes sans-abris.

« Les enfants étaient partout, dans les rues, dans les égouts, dans les poubelles. Pas de parents. Pas de familles.  »

Elle est retournée aux États-Unis et a organisé des campagnes pour faire connaitre la situation et obtenir des appuis pour le Rwanda. Elle a ainsi réussi à remplir un conteneur de biens et de vêtements et s’est organisée pour ouvrir une filiale de l’Aide d’Esher au Rwanda. Elle est retournée à Kigali pour un deuxième voyage un an plus tard, en 2001.

C’était un dimanche – jour béni du Seigneur – pendant ce deuxième voyage, que la Maman chrétienne a décidé, presque par intuition, de prendre un taxi et circuler à travers Kigali. Ce n’était as pour faire du tourisme, bien sûr. Elle cherchait plutôt des enfants qui avaient besoin d’aide. Ils avaient roulé depuis un certain temps quand elle a vu des enfants fouiller dans des poubelles. Elle est convaincue que c’est Dieu qui les lui a montrés. Dès qu’elle les a vu, Clare a brusquement demandé au conducteur de s’arrêter et a sauté hors de la voiture à toute vitesse pour aller leur parer. Les enfants, qui n’avaient pas vu qu’elle tenait des miches de pain, ont tous rapidement pris la poudre d’escampette. Tous sauf un des enfants : Justus.

Elle s’approcha du petit garçon qui ne semblait pas avoir peur d’elle et lui demanda ce qu’il voulait. Elle pensait qu’il allait lui demander de la nourriture et un abri, et probablement de l’argent. Mais il n’a rien demandé de ça. Le petit garçon de 9 ans, qui vivait dans la rue depuis trois ans, dormait dans une carcasse de voiture brulée et sans pneus et qui avait faim et froid la plupart du temps, a demandé quelque chose qui allait la prendre complètement au dépourvu:

« Je veux aller à l’école », a-t-il répondu avec détermination.

En entendant cette réponse, Maman Clare s’est mise à pleurer et ne pouvait plus arrêter ses larmes. Elle prit le petit Justus dans ses bras et le serra très fort, sans se soucier de son apparence sale ou de l’odeur d’un gamin qui ne se baignait jamais.

Elle l’a ensuite pris par la main et embarqué dans la voiture. Comme elle ne vivait pas au Rwanda, elle l’a emmené chez un ami qui vivait dans le quartier de Gikondo. C’était la première maison où le garçon avait été invité à entrer depuis qu’il parcourait les rues de la capitale. Clare a demandé à son ami d’aider Justus à aller à l’école. « Je vous enverrai de l’argent pour payer les frais de scolarité, les matériels scolaires, l’uniforme, les chaussures, tout ce dont il aura besoin. »

À neuf ans, Justus a enfin pu trouver une maison, une mère adoptive et aller à l’école pour la toute première fois de sa vie! Quand on lui a demandé plus tard pourquoi il avait choisi l’école au lieu d’un repas chaud et d’un lit, il a expliqué que pour lui l’école était égale au bonheur. Cette association inconsciente d’éducation et de joie s’était formée dans son esprit quand il voyer passer d’autres enfants vêtus d’uniformes sur le chemin de l’école, alors qu’il cherchait de la nourriture dans les poubelles. Ils semblaient toujours si heureux, si insouciants, riant et jouant innocemment, sans autres préoccupation que d’être des enfants.

« Ce que j’ai vu était un symbole de bonheur et de liberté. Il y a un bonheur qui a à voir avec les gens qui étudient, et ce n’importe où.  »

Justus était certainement le plus heureux des enfants! Il était un élève dévoué, désireux d’apprendre. Il a rapidement rattrapé toutes les matières que les autres avaient déjà pris. Après l’école primaire à Gikondo, Justus est entré au Collège Saint André, l’un des établissements d’enseignement secondaires les plus anciens et les plus rigoureux de Kigali.

Il excellait dans tous les domaines, en particulier les mathématiques et la chimie, et maîtrisait cinq langues en quelques années. Dois-je vous dire qu’il était toujours le meilleur de sa classe?

De plus, Justus était un adolescent au grand cœur, toujours à l’affût des enfants qui avaient besoin d’aide. Beaucoup d’enfants venaient de familles pauvres et n’avaient pas toujours les moyens d’acheter les articles de base dont ils avaient besoin dans l’internat: savon, brosse à dents, cahiers, etc. En 2008, Justus, 16 ans, a convaincu deux de ses amis d’aider leurs camarades de classe. Ils allaient chercher de l’aide pour acquérir les articles nécessaires et, une fois par mois, ils choisissaient les enfants les plus nécessiteux de l’internat pour les aider. Quatre autres amis se sont joints à eux pour former un groupe qu’ils ont appelé plus tard l’Union des Sept pour les Nécessiteux (« Seven United for the Needy », SUN). Ils sensibilisaient la communauté sur la situation de leurs camarades de classe moins fortunés et collectaient des fonds pour leur venir en aide.

Et puis la dernière année est arrivée. Vous vous rappelez tous comment l’école secondaire passe si vite et avant que vous vous en rendiez compte, vous êtes sur le point d’obtenir votre diplôme et vous commencez à vous demander ce que vous ferez du reste de votre vie. Lorsqu’il a obtenu son diplôme du Collège Saint-André en 2013, Justus a été sélectionné pour se joindre au programme de bourses Bridge2Rwanda. Créé en 2007 par un groupe d’amis américains du Rwanda, Bridge2Rwanda prépare les étudiants les plus doués et les plus prometteurs du Rwanda à passer les concours pour les grandes écoles internationales.

Grâce à ce programme, Justus a pu préparer de nombreux test d’entrée à l’université (SAT et TOEFL), l’anglais, la recherche et l’écriture, le leadership, l’entrepreneuriat et la discipline, et a reçu des conseils pour postuler aux universités des États-Unis.

Les résultats sont arrivés en mars 2014. Justus tremblait, craignant de ne pas avoir été retenu. Il est allé à la maison d’un ami qui avait accès à Internet et téléchargé anxieusement la lettre des admissions internationales. Justus a lu le premier mot, a crié et est tombé sur le sol:

« FÉLICITATIONS! » disait la lettre.

Il a immédiatement appelé Maman Clare aux États-Unis et a crié au téléphone:

« Maman, maman, je vais aller à l’université de Harvard! »

À l’automne 2014, 20 ans après l’événement qui a chamboulé son monde et l’a laissé orphelin puis un enfant de la rue sans avenir imaginable, Justus a déménagé du Rwanda à la petite ville universitaire de Cambridge au Massachusetts, à côté de Boston, une ville où Obama avait vécu comme étudiant de nombreuses années auparavant. Lui et un autre lauréat rwandais se sont inscrit en première année à l’Université Harvard. Avec une bourse d’étude intégrale!

Il avait choisi d’étudier les mathématiques, l’économie et les droits de l’homme. Tout au long de son éducation dans cette école de l’Ivy League (c’est comme ça qu’on appelle les Universités les plus prestigieuses et exclusives des États-Unis), Justus a continué à exceller à l’école tout en servant les autres. Au cours de sa première année, il a siégé au Conseil des étudiants de première année pour le service à la société. Il a également participé à de nombreux projets de bénévolat.

Justus a reçu le prix commémoratif Mack I. Davis de l’Université Harvard, un prix remis à un étudiant de premier cycle chaque année pour son engagement envers la diversité et le service communautaire. En 2016, il a été retenu dans le programme Cheng pour l’Innovation Sociale + l’Initiative du Changement à la Harvard Kennedy School.

Je suis heureux d’annoncer qu’il y a moins d’un mois, en mai de cette année, Justus Uwayesu a obtenu sa licence en Economie et en Français, à la prestigieuse Harvard.

Quelles sont les prochaines étapes dans son parcours? Justus planifie de retourner au Rwanda pour continuer à œuvrer pour améliorer la vie des gens. SUN, qu’il a initié en 2008, est passée de l’initiative des 7 amis pour devenir une ONG enregistrée au Rwanda, avec 10 branches dans six lycées et 4 branches sur différents campus universitaires du Rwanda. Durant son séjour à Cambridge, il a également installé une branche aux États-Unis. L’organisation est entièrement dirigée par des jeunes Rwandais et compte plus de 400 membres actifs engagés pour avoir un impact social et améliorer la vie des pauvres au Rwanda. SUN aide plus particulièrement les enfants de la rue à entrer à l’école et encadre des élèves et étudiants issus de milieux défavorisés en leur fournissant du matériel scolaire, des frais de scolarité et un repas pour ceux qui ne peuvent se le permettre. Leur
travail ne s’arrête pas dans les écoles. SUN a aidé à construire et réparer des maisons pour les veuves et aide à payer l’assurance maladie pour les pauvres.

« J’étais un enfant oublié, mais grâce à une personne qui a regardé au-delà de la saleté et de l’odeur de la décharge d’ordures de Kigali et a vu mon potentiel, je suis maintenant en mesure d’aider les autres. »

Qu’en est-il de Clare Effiong, ‘Maman Clare’? Où est-elle aujourd’hui? L’incroyable femme continue inlassablement son travail humanitaire aux Etats-Unis et au Rwanda. Son organisation fournit de la nourriture et des vêtements aux enfants et organise des programmes de loisirs et de consolidation de la paix, ainsi que le développement des compétences et la formation professionnelle pour les veuves du VIH et du sida et les femmes infectées. Esther’s Aid gère également une école primaire à Kigali où ils ont déjà admis plus de 300 orphelins. Ils ont également lancé un programme de formation de 13 mois pour les filles et les jeunes femmes et leur fournit un kit de démarrage pour démarrer une entreprise.

« Nous sommes capables de les aider à passer du désespoir à l’espoir. Nous les amenons de la poussière au palais. Ce n’est que dans le don de soi aux autres que nous vivons vraiment.  »

Justus n’a pas encore fini l’école. Le jeune diplômé poursuivra ses études supérieures encore plus haut. Il est l’un des 142 étudiants sélectionnés parmi plus de 4000 candidats aux prestigieux Schwarzman Scholars – un programme de bourse d’étude qui a été fondée en 1902 pour promouvoir la compréhension internationale et la paix – pour poursuivre un programme de maîtrise à l’Université Tsinghua à Beijing.

Félicitations pour votre contribution à l’héritage de l’Afrique, Justus, nous sommes tous incroyablement fiers de vous! Et nous avons hâte de vous suivre partout où votre destinée vous mènera. Même l’horizon n’osera pas vous limiter!

Félicitations pour votre contribution à l’héritage de l’Afrique, Mamna Clare, et merci pour votre grand cœur, pour avoir choisi le Rwanda et pour avoir offert une famille et tant d’espoir à tant d’enfants, de jeunes filles et de femmes sans espoir au fil des ans.

Source: Um’Khonde Habamenshi

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