Vendredi de gratitude: Kizito Mihigo, le messager de Dieu

Kizito Mihigo

Par Mukundente Ariane

Ce vendredi de gratitude est spécial pour moi. Et que j’ai rêvé de ce jour! Vous l’aurez deviné, je le dédie au seul et unique Kizito Mihigo, le célèbre chanteur-compositeur. Dans deux jours, nous allons fêter ses 40 ans. En effet, il est né le 25 Juillet 1981 dans le Sud du Rwanda à Kibeho dans le district de Nyaruguru. C’est alors qu’il fréquente l’école primaire de son village, à l’âge de 9 ans, qu’un Mozart est né, où il s’est mis à composer ses premières chansons. Il entra au Petit Séminaire de Butare pour ses études secondaires et devient le chanteur liturgique le plus populaire au pays. Il obtient alors une bourse d’étude pour aller étudier la musique au Conservatoire de Musique de Paris.

Après ses études, il revient au Rwanda où il commença sa mission de paix et réconciliation. Comme tout grand prophète, Kizito a été conscient de sa mission très jeune, entre 14-16 ans, lorsqu’après le génocide contre les Tutsis qui a emporté son père et les autres membres de sa famille (oncles, tantes et cousins…), il a entamé le processus de pardon envers les bourreaux de sa famille afin d’atteindre la paix intérieure. Contre toute entente, il y est parvenu grâce à la prière et à sa détermination de devenir un être humain digne de son Dieu. Libération pour lui, mais sacrilège pour la plupart des rescapés qui portaient encore les plaies béantes causées par le génocide. Mais Kizito savait ce qu’il faisait et il venait de trouver sa vocation : aider à la réconciliation du peuple rwandais pour enrayer la haine et les divisions ethniques pour que le “Plus jamais ça’’ devienne une réalité et ne reste pas un simple slogan vide de sens.

Kizito augmenta alors la cadence et l’intensité de sa pratique religieuse. Il suivit à la lettre ce commandement suprême laissé par Jésus: « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. » Pour Kizito c’est un programme de l’être, du devenir et de l’agir (action). Et c’est ce qu’il fait avec les bourreaux de sa famille, mais aussi avec chaque être humain. Dans le Rwanda de l’après génocide où tout le monde voit l’autre dans le prisme des ethnies, lui, a choisi de marcher à contre-courant puisqu’il voit l’humain, tout simplement. Même l’assassin de son père est un humain qui jouit de ces droits. Comme Jésus qui était attiré vers les pécheurs, Kizito est celui qui va vers l’assassin de son Papa — et non pas l’inverse. Attention ici, il ne fait pas semblant. Il ne suit pas le diktat de qui que ce soit et ne cherche pas à attirer l’attention pour se donner une fausse apparence de sainteté ou d’humilité…

Il croit profondément à l’humanité de l’assassin de son père, là où les autres voient l’animalité du geste perpétré à ce moment. Il le chante dans la chanson qu’il aimait beaucoup « Iteme »: là où il y a la haine, que j’y apporte l’amour, rejoignant ainsi Saint-François d’Assise avec son Hymne de la Paix. Pour cela, il s’attire les foudres des rescapés et de leurs organismes. Ce pardon s’exprime trop tôt pour eux car justice n’a toujours pas été rendue. Mais Kizito se situe à un autre niveau, spirituellement parlant: il est parti bien avant et il n’y pas de retour possible car il ne peut plus descendre à notre niveau. À vous Chrétiens, vous vous rappelez quand Jésus disait qu’il fallait aimer aussi ses ennemis, car à quelle récompense faut-il s’attendre à aimer ses seuls amis puisque les païens agissent ainsi. Et voilà! Kizito parvient à mettre en pratique ces paroles de Jésus hors d’atteinte pour beaucoup de croyants car trop difficiles à suivre pour les communs de mortels.

Entre temps, le pays adopta un programme d’unité et de réconciliation. Ça ne pouvait mieux tomber pour Kizito, car cela correspondait exactement à sa mission. Il est approché par l’État pour aider à la mise en oeuvre de ce programme. Il le lit et il est ravi car il se présente comme la mise en pratique de l’orientation qu’il a donné à sa vie chrétienne. Il va contribuer à la reconstruction de la société rwandaise là où elle en a le plus besoin: dans son unité complètement détruite. À travers sa fondation Kizito Mihigo Peace (KMP), il entreprend des activités de “Paix et réconciliation” en parcourant des prisons du Rwanda pour y rencontrer des prisonniers. Sa fondation KMP produit une émission hebdomadaire de télévision nationale qu’il anima qui s’appelle ‘’umusanzu w’umuhanzi (contribution de l’artiste). C’est dans cette émission qu’il organisa des discussions interreligieuses avec de personnalités de différentes religions. Pour un fondamentaliste religieux, il montra son ouverture esprit et son attachement pour la liberté d’expression.

Son travail remarquable dans ce domaine lui vaut de recevoir, en août 2011, un prix CYRWA (Cerebrating Young Rwandan Archivers) remis par la Imbuto Fondation. KMP est également récompensé en avril 2013 d’un prix de 8 millions de FRWs par le Rwanda Gouvernance Board (RGB) en tant qu’ONG ayant favorisé la bonne gouvernance, et ce une année avant l’arrestation de Kizito. Car cette lune de miel ne dura pas longtemps. Kizito déchanta très vite lorsqu’il se rendit compte que le programme “Unité et Réconciliation” était un autre château de papier et qu’on critiquait sa façon de le mettre en pratique.

Tandis qu’il suivait à la lettre les directives d’un programme qui devait dépasser le concept d’« ethnies », Kizito réalise que certains officiels de l’État ne combattent pas la haine ethnique. S’étant affranchi de l’ethnisme, Kizito perçoit bien les injustices plombant les procès de Gacaca alors que parfois des innocents se trouvent injustement emprisonnés à la place de génocidaires qui échappent à leur punition. Il ne comprend pas. Il se rend compte qu’il y a une contradiction flagrante entre la théorie et la pratique dans la mise en œuvre de ce programme. Cette contradiction sape son travail sur le terrain car, rappelez-vous, il est incapable de mentir, il croit profondément à sa mission et il veut des résultats.

Il est confronté à des attaques verbales lorsqu’il fréquente les gens de l’ethnie qui n’est pas la sienne. La haine ethnique fait rage et les gens pensent qu’il est justifié de haïr l’autre car il y a eu un génocide et d’autres tueries au Rwanda. Les gens en arrivent à ne plus distinguer les innocents des bourreaux. Il y a même ceux qui se donnent le droit de décider qui fréquenter et qui bannir. Mais Kizito fait fi de toutes ces intimidations même s’il se heurte parfois à la méfiance de l’autre ethnie qui l’accuse d’être un espion. Tandis que certains pensent que la réconciliation entre les Hutu et les Tutsi est impossible, Kizito ne perd pas espoir: à chaque difficulté rencontrée, sa détermination de poursuivre sa mission à tout prix s’en trouve renforcé. Pas question d’abandonner. Mais c’est le programme ‘’Ndi Umunyarwanda’’ dans sa version originale qui devient la goutte qui fait déborder la vase.

L’emballage ‘’Ndi umunyarwanda’’ est très beau en soi avec ses rubans aux allures d’inclusion: nous sommes juste rwandais, pas des ethnies. Mais comme on dit, le diable se trouve dans les détails. Car l’emballage comporte sa propre incohérence: les gens qui n’ont tué personne doivent demander pardon au nom des assassins de leur ethnie. Pardon? Si ce tueur de voisin a tué son autre voisin, je dois demander pardon parce que je suis de la même ethnie que lui? Et mon enfant fera de même j’imagine? Scandale! C’est indécent!

Cette fois-ci, Kizito est sûr à 100% que le fossé est en train de se creuser entre les ethnies puisque certains, de toute évidence, ne veulent pas de cette unité. Il n’y a plus de doute pour lui que le programme “Unité et Réconciliation” est constitué uniquement de slogans, sans véritable consistance. Il composa alors la chanson “Urupfu” (la mort) où il exprime son état de rescapé du génocide sans pour autant ignorer la souffrance des autres victimes qui ont été tués dans d’autres tueries qu’il n’a pas appelé génocide. Il vilipende l’absence d’humanisme de ce programme “Ndi umunyarwanda’’ en disant qu’il faut d’abord être “Humain’’ avant d’être ‘’Rwandais’’. Et c’est suite à la diffusion de cette chanson que l’enfer a commencé pour Kizito. Il est appréhendé le 6 Avril 2014 et condamné à 10 ans de prison le 25 Février 2015 pour conspiration contre le gouvernement du Rwanda. Trois ans plus tard, le 14 Septembre 2018, il est libéré en vertu d’une grâce présidentielle.

Dès sa sortie de prison, il reprend sa mission de paix, mais le terrain est semé d’embûches. Autrefois chanteur populaire, il est désormais boudé du public. Il le raconte très bien dans son livre en parlant de ses concerts boycottés. Et pire encore, on l’humiliait publiquement. Ainsi, il n’oubliera jamais les activités de commémorations d’avril 2019. Il est invité dans sa ville natale de Kibeho pour aller y chanter. Le moment est chargé d’émotion et il se prépare à se recueillir avec les siens, mais à la dernière minute, alors qu’il commençait à installer ses appareils, on lui annonce qu’il ne chantera pas et qu’un autre chanteur prendra sa place. C’est à ce moment qu’il réalisa que sa carrière au Rwanda était finie, qu’il étouffait. Il était pareil à un animal coincé dans une cage. Il devait partir pour refaire sa vie ailleurs.

En février 2020, il tenta bien de s’échapper vers le Burundi mais il est arrêté le 13 Février et la suite, vous ne la connaissez que trop bien. Le 17 Février 2020, la journée la plus noire de tous les temps: une mère vient de perdre son fils bien-aimé qui avait pu échapper aux génocidaires en 1994. Et les autres membres de sa famille, ses amis, ses camarades de KMP et ses fans ont été touchés également par le deuil en perdant cet être d’exception. L’onde de choc se fait sentir à travers le monde. Plus de 26 pays relatent sa mort dans leurs journaux. L’humanité entière est en deuil, l’homme de Paix, Kizito n’est plu.

Sa mort est annoncée par la Police ainsi que le motif du décès: un suicide qu’il aurait commis avec les draps de sa cellule. Mais personne n’y croit, tout le monde est sceptique. Même les organisations internationales ont jugé bon de demander une enquête indépendante pour connaître les circonstances exactes de sa mort. En effet, une année après celle-ci, soit le 8 Mars 2021, Human Right Watch a transmis une lettre aux chefs des pays de Commonwealth pour en demander la tenue

En l’absence de femme et d’enfants lui ayant survécu, la maman de Kizito n’aura pas eu la chance d’être grand-mère. Kizito a laissé orphelin l’humanité entière, mais surtout nous tous qui l’aimons tant. Mais c’est Kizito quand-même! Il ne pouvait pas partir sans nous laisser quelque chose. Nous avons plus de 400 cents merveilleuses chansons riches de ses enseignements pour nourrir notre âme et notre cerveau. À ceux qui ne l’ont jamais connu/côtoyé de son vivant, il nous a raconté dans son livre posthume sa vie, son calvaire et ses rêves. C’est donc l’occasion ici de remercier René-Claudel Mugenzi qui a eu le courage de publier ce livre. Il ne l’aura pas déçu. Grâce à ce livre, nous connaissons la vérité sur la vie de Kizito depuis son arrestation en 2014. Et le plus extraordinaire, c’est que nous en connaissons plus sur sa philosophie et ses rêves pour le Rwanda. Et comme on s’y attendait, car il était né pour cet idéal, son rêve est de voir ‘’le Rwanda réconcilié dans le Christ’’. Ce sont ses paroles! En un mot, c’est un Rwanda où tout le monde vivrait en paix, avec les mêmes droits, sans distinction d’ethnies, de région, de religions etc. Bien que se battre pour voir ce Rwanda se concrétiser un jour soit un devoir pour chaque citoyen, pour quelqu’un qui aime Kizito, il s’agit de beaucoup plus qu’un devoir: c’est une question de vie ou de mort, car il faut réaliser le rêve de Kizito sinon il sera mort avec lui.

À part sa mission de Paix et Réconciliation, Kizito avait aussi une vie privée. Il adorait le Smirnoff (ice) qu’il aimait partagé avec son ami Gérald Niyomugabo lors de leurs discussions enflammées. Évidemment, ses idoles comptaient parmi les plus grands chanteurs classiques comme Mozart, Bach et Haendel. Il pratiquait également les arts martiaux et avait une ceinture noire. Côté cœur, on ne connaît pas une fille qu’il aurait fréquenté publiquement comme les autres personnalités qui s’affichent ouvertement accompagnées. Et il est évident qu’il attirait beaucoup de filles considérant son physique et sa popularité. Selon un article du The New Time publié en avril 2013, il se hissa même au deuxième rang des hommes les plus sexy au Rwanda pour cette période. Voilà, pour les curieux de sa vie privée, je ne sais rien d’autre.

Je finis en vous racontant à quel point Kizito m’a transformé après sa mort. Dans la Bible, Jésus dit qu’il faut renaître de nouveau. Je ne sais pas pourquoi au juste, mais je pense qu’il s’agit ici de baptême ou de transformation intérieure. J’utilise cette allégorie de la bible car j’estime que la mort de Kizito m’a fait littéralement renaître de nouveau en me transformant en BIEN (selon moi). Ici j’insiste, car il y a tous ceux qui pensent que c’est en mal, même si je ne sais pas comment ni pourquoi, mais ce n’est pas grave, ça viendra. Le rêve de Kizito de voir un Rwanda réconcilié, c’est ma vie maintenant, une vie où il n’y a plus des barrières entre moi et mes compatriotes de toutes ethnies confondues. Et ce Rwanda rêvé, on ne peut l’atteindre sans poursuivre la mission de Kizito. Depuis sa mort, cette citation de mon idole de tous les temps, Albert Einstein, me hante constamment: « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » Le décès de Kizito m’aura appris comment la vie est éphémère.

Et je ne suis pas seule. Plusieurs personnes ont été touchées par le message de Kizito et ont décidé d’agir. Plusieurs groupes se sont formés, sans parler des initiatives individuelles cherchant à répandre son message humaniste. Il l’a dit: « le message est plus important que le messager. » Je le dis à tout le monde, c’est Kizito qui dirigera un jour ce pays du Rwanda. Car les politiciens n’auront d’autre choix que d’adopter son message puisque c’est le seul qui aboutit à un Rwanda viable, les autres messages ayant échoué car nous n’avons pas encore atteint cette paix et cette unité auxquelles nous aspirons depuis si longtemps. Un parti politique qui adoptera la philosophie de Kizito de véritable unité et réconciliation dans sa plateforme électorale et qui la mettra en pratique saura gagner le cœur des Rwandais.

Arrêtez-moi car je pourrais écrire des tonnes de bouquins sur Kizito tellement il m’inspire. Rendons hommage à ce seul et unique héros de tous les Rwandais, le messager de Dieu pour le Rwanda, notre prophète, Saint-Kizito de Kibeho, l’homme le plus évolué des rwandais, le seul et unique lauréat du Prix Vaclav Havel après sa mort, … les qualificatifs me manquent, complétez-les par vous-mêmes. Il aurait eu 40 ans ce dimanche le 25 Juillet 2021. Le commun des mortels que nous sommes lui souhaitons un bon anniversaire. Un hommage tout particulier à sa maman qui a nous donné cette merveille. Il y a 40 ans, elle a été l’heureuse maman qui a pu l’accueillir dans ses bras. Certainement la deuxième à être bénie parmi toutes les femmes. Niyubahwe! Quant à toi, son fils bien-aimé, nous le crions à haute voix:

Kizito Mihigo, niwubahwe iteka ryose !!

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