Ne jouez pas avec le Feu !

Imaginez que vous soyez née au Malawi, la fille d’un chef et dernière-née d’une famille de 12 enfants. Imaginez que vous ayez quitté votre petite ville pour aller à l’université dans la ville voisine, ville où vous finirez par rester et y travailler. Imaginez que près de 30 ans plus tard, suite à la mort de votre frère, le successeur de votre défunt père, le Conseil des Doyens vous choisisse, vous sa sœur et la benjamine des 10 enfants survivants, pour prendre la relève! Accepteriez-vous ce défi si inattendu ? Pourrez-vous vous imposer dans une position normalement occupée par des hommes? Et que ferez-vous, quelles actions mènerez-vous pour avoir un impact sur la vie de vos congénères, un peuple encore fortement ancré dans les us et usages ancestraux ?

Aujourd’hui, je suis inspiré par Theresa Kachindamoto du Malawi. Thérèsa est née en 1959 à Mtakataka, sur les rives du lac Malawi, près de la ville portuaire de Monkey Bay. Elle est la plus jeune d’une famille de 12 enfants, sept garçons et cinq filles. Son père était le chef suprême de Dedza, un district de la région centrale du Malawi, à mi-chemin entre Lilongwe et la frontière mozambicaine.

Fille de chef, Thérèsa a été scolarisée à la maison jusqu’à son adolescence et est ensuite allé étudier au Collège de Théologie de Zomba (Zomba Theological College), une institution établie par l’Eglise protestante du Malawi en 1977. Zomba est une belle ville provinciale avec son architecture qui rappelle son passé de chef-lieu administratif des colons Britanniques. Apres l’indépendance, en 1964, Zomba est devenue la capitale pendant dix ans. En effet, ce n’est que depuis 1974 que Lilongwe est devenu la capitale du pays.

Une fois ses études terminées, la jeune femme a obtenu un poste administratif dans le Collège. Elle s’est mariée et a eu cinq enfants, tous des garçons. Elle aimait ce monde académique où les jeunes, en particulier les filles, pouvaient changer le cours de leur vie juste en obtenant un diplôme.

Thérèsa est restée au collège pendant 27 ans jusqu’au jour fatidique de 2003 où elle a reçu la visite d’une délégation de 15 Doyens de la famille royale de sa tribu. Ils avaient fait le voyage depuis Dedza pour lui demander d’immédiatement rentrer à la maison. Je devrais dire que c’était plus une convocation qu’une invitation, vraiment. Son deuxième frère, Justino, devenu chef de Dedza après le décès de leur père et de leur frère aîné, était récemment décédé et le Conseil des Doyens l’avait choisie pour le remplacer!

Jamais de sa vie aurait-elle imaginé recevoir une telle nouvelle. Vous devez comprendre que même si elle était de sang royal, et que sa tribu, les Chewa, était une des rares tribu du Malawi à permettre aux filles de devenir Chef, il était assez improbable que cela ne lui arrive à elle. En effet, elle avait cinq autres frères aînés et quatre sœur plus âgées qu’elle. Quelles étaient les chances que les Doyens, les passent outre pour la choisir elle, Thérèsa, la benjamine?

Elle était tellement abasourdie par cette annonce, elle ne trouvait rien à dire. Par ailleurs, revenir vivre dans son village natal n’était pas quelque chose qu’elle considérait à cette époque -là. Thérèsa avait bâti toute une vie à Zomba et y élevait ses enfants. Mais quand une telle responsabilité vous est confiée, il est difficile de dire non.

Le cœur lourd, Theresa a démissionné du collège et est revenue à Mtakataka pour être installée en tant que nouveau chef suprême Kachindamoto VII, succédant ainsi à son frère Justino Kachindamoto VI. Inkosi Theresa, comme on l’appellerait désormais, devenait ainsi la Chef d’un district de 550 villages et d’une population de près d’un million d’âmes, et rejoignait un cercle select des 300 chefs traditionnels gardiens des traditions du Malawi.

Dès qu’elle a pris ses fonctions, Inkosi Thérèsa a commencé à visiter le pays, pour mieux s’imprégner des réalités de son district et déterminer quelles seraient ses priorités. Si ce n’était le bandeau en peau de léopard qu’elle portait sur la tête, signe indubitable de son rang, vous ne différencieriez pas la Chef des autres gens. C’est une femme humble qui parle à tout le monde comme elle le faisait dans sa vie antérieure, en mère de famille visitant ses voisins plutôt que chef rencontrant ses sujets.

Durant ses tournées, elle s’arrêtait à chaque maison, saluait chaque famille, écoutant leurs préoccupations quotidiennes, s’enquérant sur leurs enfants, a apprenant autant qu’elle pouvait ce à quoi ils aspiraient dans la vie.

Un jour, sur le chemin de retour, elle a rencontré une jeune fille portant un petit bébé. La fille était de très petite corpulence et ne pouvait pas avoir plus de 12 ans. Comme le bébé pleurait sans s’arrêter, la Chef conseilla à la fille de ramener le bébé à sa mère. Elle ne s’attendait pas une seconde à la réponse qu’elle allait recevoir :

« Non, non, c’est mon bébé. »

Inkosi Thérèsa était choquée ! Elle lui demanda qui était le père. Autre choc : son mari était un garçon de treize ans !

Cette nuit-là, quand elle rentra chez elle, la Chef Suprême de Dedza se sentait on ne peut plus impuissante face à une telle situation malgré son titre. Elle ne put fermer l’œil de toute la nuit.

«En tant que fille d’un chef, j’ai réalisé que j’avais grandi complètement coupée de la réalité de la vie dans nos villages.»

Elle était désolée de voir des petites filles avec des bébés au dos au lieu de porter des uniformes scolaires !

Au matin, elle savait ce qu’il fallait faire: elle devait mettre fin à ces mariages forcés et à ces traditions sexuelles abusives.

Elle se doutait que ce serait plus facile à dire qu’à faire. Les mariages arrangés étaient une pratique culturelle largement répandue. Les autorités ne faisaient rien pour l’arrêter, effrayées de la réaction de la communauté.

Malgré tout ça, elle savait qu’elle ne pourrait pas se pardonner de rester passive alors que sa communauté était pleine de petites filles portant des bébés, avec des maris pas plus âgés que leurs épouses, des adolescents devenus chefs de famille ! Elle avait également entendu parler de nombreuses histoires d’abus sexuels, avec des jeunes filles issues de familles pauvres, qui étaient la proie d’hommes plus âgés. Avec le taux élevé de prévalence du SIDA dans le pays, elle ne doutait pas que ces traditions étaient en quelque sorte une sentence de mort pour les jeunes filles, en plus du traumatisme qu’elles devaient endurer toute leur vie.

La première étape était d’aller voir les Doyens, les hommes augustes qui lui avaient imposé de reprendre la chefferie. Après les salutations d’usage, elle leur a demandé sans ambages la question qui la torturait depuis :

«Ces enfants qui se promènent avec des bébés qui pleurent, c’est pour ça que vous êtes venus me chercher à Zomba pour me ramener ici ?»

Si elle était venue les confronter, leur réponse aller complétement la désarmer :

«Oui, c’est pourquoi nous vous avons choisi. Vous savez bien vous y prendre avec les gens et nous voulons que vous mettiez fin à ces aberrations .»

Elle leur sourit, soulagée, et dit simplement: « Merci! Que le Seigneur soir loué !»

Elle se rendit rapidement à son bureau et convoqua ses 50 sous-chefs. Sans tourner autour du pot, elle leur demanda d’utiliser leurs pouvoirs pour annuler les mariages d’enfants et d’interdire d’autres mariages de ce genre.

«Je leur ai dit, si vous ne le faites pas, je le ferai, que vous le vouliez ou non !»

La fille de douze ans qu’elle avait rencontrée près de sa maison a été le premier mariage auquel elle a mis fin ! Apres l’annulation, elle a demandé aux parents de la fille de s’occuper du bébé, et elle a ramené la fille à l’école.

Ne vous dites pas que cette société si traditionaliste a facilement accepté ce changement, à commencer par sous-chefs. Au début, certains parmi eux on fait la sourde oreille et n’ont pas suivi ses instructions. Ils ont rapidement appris le prix de leur insubordination. Ils étaient quatre, quatre hommes, et elle les a tous renvoyé sur le champ !

« J’étais furieuse ! Normalement dans notre culture, les femmes ne sont pas censées dire des gros mots, mais comme je suis Chef, je ne me suis pas gêné, les ai bien injuriés !»

Il ne fallut pas longtemps avant que les quatre hommes reviennent, honteux et confus, pour la supplier de leur rendre leur travail. Ils ont assuré que tous les mariages dans leurs régions respectives avaient été annulé.

Inkosi Thérèsa envoya des gens pour vérifier l’information avant de considérer les rétablir dans leurs fonctions. Une fois leurs dires confirmés, elle leur a rendu leurs postes, sans rancune.

Elle travaillait inlassablement pour voir son projet de société se réaliser. Elle parlait à toute le monde, les membres de la communauté, le clergé, les ONG, leur demandant à tous d’unir leurs forces pour réclamer une loi interdisant les mariages précoces. Elle a est demande à toutes les personnes de bonne volonté d’être vigilants et de l’alerter en toute confidence si des mariages d’enfants se préparent. Elle les appelle ses « mères secrètes » et « pères secrets ». Quand elle est alertée, elle demande au chef du village de venir la voir pour lui faire savoir que s’il veut garder son poste, il doit arrêter le mariage des enfants.

Changer une culture n’est pas facile, même pour un chef. Certains hommes, qui la voient comme une menace pour leur mode de vie, ont été jusqu’à l’intimider de façon à peine voilée:

«Vous êtes encore assez jeune. Etes-vous prêtes à mourir?»

Mais la Chef n’est pas facile à effrayer:

« Je leur dis simplement qu’ils n’avaient qu’à me tuer, parce que ce serait la seule façon de m’empêcher de protéger nos filles.»

Elle reconnait qu’elle ne serait pas arrivée à tout ce qu’elle a fait toute seule. Il lui a fallu convaincre les dirigeants de la communauté, les leaders d’opinion, les organisations non gouvernementales pour accompagner ses efforts et convaincre les plus récalcitrants de renvoyer les enfants à l’école, en particulier les filles.

Inkosi Thérèsa était consciente qu’opérer des changements au niveau de son seul district ne suffirait pas, il fallait changer tout le pays. A l’époque, la Constitution du Malawi n’avait aucune disposition pour assurer la protection de sacro-saints droits des enfants. La Chef intrépide s’est pratiquement muée en une activiste communautaire, s’engageant dans une campagne de porte à porte infatigable pour que tous ceux qui peuvent fasse entendre leur voix sur ce sujet, et ce à tous les niveaux possibles. Ses efforts pour changer la loi de la loi du pays avaient également porté leurs fruits. En 2015, le parlement du Malawi a adopté une loi nationale interdisant le mariage avant l’âge de 18 ans.

Bien que ce fut une grande victoire et une étape importante dans sa lutte pour les droits de l’enfant, Inkosi Thérèsa sait qu’ils doivent prendre un mariage une chance pour les filles de fréquenter l’école et de terminer leurs études. Inkosi Thérèsa demande maintenant au parlement d’augmenter l’âge minimum du mariage de 18 à 21. Vous pouvez parier qu’elle réussira cette dernière croisade.

Aujourd’hui la Chef a 59 ans, mais elle reste encore et toujours une femme de terrain, dans le sens premier de ce terme : pourriez-vous imaginer qu’elle n’a même pas de voiture? Elle parcourt son district à pied! Il lui faut parfois jusqu’à 16 heures de marche avant d’atteindre certains des endroits les plus reculés. Quand elle arrive tard dans la soirée, la Chef passe la nuit chez un des villageois et reprend son voyage le lendemain. Il lui faut environ cinq mois pour visiter tous les 550 villages de son territoire!

La voie qu’elle a choisie n’est pas sans obstacles. Parfois, dans certains villages, les hommes la reçoivent avec beaucoup de mépris :

«Qui êtes-vous pour faire ça, pour détruire notre culture ? Vous êtes venue ici pour être chef et maintenant vous détruisez votre propre culture.»

Ce à quoi elle rétorque :

«Oui, je suis une gardienne de la culture, mais pas de cette culture qui force les filles à se marier enfant.»

Madame la Chef aurait pu se contenter d’annuler les mariages en signant les arrêtés, tranquillement assise à son bureau. Mais elle a préféré choisi de le faire en public, pour que tout le village puisse le voir et apprendre. Et surtout, il faut que ce soit une cérémonie inoubliable pour les enfants qu’elle libère. A cet effet, Inkosi Thérèsa revêt ses plus belles tenues d’apparat avec les perles, les toges aux couleurs vives, rien n’est trop beau pour ces enfants.

Après avoir procédé à l’annulation, elle se tourne vers les conjoints nouvellement séparés pour leur annoncer qu’ils sont désormais officiellement divorcés.

«A partir d’aujourd’hui, vous serez mariés à la salle de classe. Si vous étudiez dur, vous pourriez devenir des médecins, des enseignants ou des agents des forces de l’ordre, tout ce que vous voulez ! Vous vous devez d’avoir une vision pour votre avenir. »

Un de ces jours, allez visiter une école dans cette belle région tranquille aux bords du lac Malawi. Au moment de la récréation, vous penserez que vous vous trouvez dans n’importe quelle autre école dans le monde ou du moins dans n’importe où en Afrique rurale. Pourtant, certains de ces enfants joyeux étaient, il n’y a pas si longtemps, mariés de force et n’allaient jamais avoir une enfance normale sans les efforts de ce souverain hors du commun.

Ces aspects du droit coutumier sont encore la loi dans plusieurs parties du pays, mais ce n’est plus le cas à Dedza. Grâce à cette femme d’exception, le cours de l’histoire a changé et rendu ces pratiques abusives de plus en plus des choses du passé. Quinze ans après avoir été installée de manière si inattendue dans les fonctions occupées d’antan par son père et ses frères aînés, Inkosi Thérèsa a annulé plus de 2600 mariages d’enfants, et remis les petites filles et petits garçons à l’école. Dans les cas où ils avaient eux-mêmes des enfants, elle prend les dispositions pour que les grands-parents ou d’autres membres de leurs familles prennent soin des bébés pendant que leurs jeunes parents assistent aux cours.

Imaginez aussi que ses fonctions ne prévoient pas de budget pour prendre en charge les uniformes et les frais de scolarité. Cela non plus ne l’arrête pas : la Doyenne paie de sa propre poche quand elle n’arrive pas à trouver des mécènes pour l’aider dans cette noble entreprise. Heureusement que le monde a entendu parler de son travaille, ce qui fait que des gens lui viennent généreusement à l’aide.

Il y a deux ans, Inkosi Thérèsa Kachindamoto a obtenu le Prix international Hrant Dink 2016 et le Prix humanitaire Jesse & Helen Kalisher 2016. À l’occasion de la Journée internationale de la femme 2017, la Chef Malawienne a reçu le prix du Leadership dans les Affaires Publiques, prix qui lui a été remis à Washington, D.C., par le Partenariat Mondial Voix Vitales. Cette organisation a été co-fondé par l’ancienne secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton qui était par ailleurs à la cérémonie et a félicité Inkosi Theresa en personne. Le mois suivant, elle s’est envolée à Dakar pour recevoir le Prix d’Excellence des Femmes Africaines de la Société Civile. L’ONU Femmes et l’UNICEF prévoient de reproduire son modèle auprès d’autres leaders traditionnels en Afrique et ailleurs.

Vous vous demandez peut-être ce qui est arrivé à la jeune fille de 12 ans qu’elle a rencontrée il y a 13 ou 14 ans, celle qui a réveillé en elle cette rage de mener ce combat extraordinaire? Elle est maintenant une jeune femme accomplie et libre de vingt ans et quelque, et elle fréquente l’université. Prête à trouver sa propre voie et sa propre voix dans le monde.

Au fait, quand vous avez lu le titre de cet article, vous êtes-vous dit que je faisais peut-être allusion à une des menaces que l’Inkosi aurait reçu? Eh bien non ! Dans sa langue maternelle, le Chichewa, son nom de famille ‘Kachindamoto’ signifie ‘Ne sous-estimez pas le feu’.

Une autre ‘Fauteur de Trouble’, non ?

Félicitations pour votre contribution à l’Héritage de l’Afrique, Inkosi Thérèsa Kachindamoto!

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Contributeurs:

Um’Khonde Habamenshi
Lion Imanzi

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