Patrick de Saint-Exupéry : un faussaire au Congo

Dans le village de Biaro, les réfugiés rwandais hutus sont épuisés et tentent de se reposer. Ils ont fui les camps de Goma et de Bukavu dans l'est du Zaïre pour échapper aux attaques de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre et de l'Armée patriotique rwandaise. Zaïre. 1997. © Sebastiao Salgado

Dans son livre, La Traversée. Une odyssée au cœur de l’Afrique, Patrick de Saint-Exupéry met en question la réalité de la traque et des massacres de réfugiés rwandais (hutus) fuyant l’avancée des troupes de l’Armée patriotique rwandaise et de leurs alliés congolais en 1996-97. Cet exercice de remise en cause systématique – notamment des enquêtes menées  par les équipes du Mapping Report (juin 2009, Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, 1143 pages) mais aussi celles des organisations de défense des droits humains ainsi que celles de nombreux journalistes sur place à l’époque – n’épargne pas MSF dont les équipes sont venues en aide en 1996-97 à ces réfugiés.

Or MSF, témoin de première ligne du génocide commis à l’encontre de la population tutsi du Rwanda, fut également l’une des organisations ayant constaté l’intense violence exercée par le nouveau régime rwandais au Zaïre / RDC en 1996 et 1997 à l’encontre d’une population composée aux trois quarts de femmes et d’enfants.

Si le livre a déjà fait l’objet d’une lecture critique par des membres de MSF, les présentations frauduleuses du contenu de nos archives à laquelle se livre l’auteur pour accuser de dramatisation et de mensonges délibérés certains membres de notre association nous semblent justifier également une réponse spécifique et détaillée.

Patrick de Saint-Exupéry puise particulièrement ses sources dans deux études de cas réalisées par MSF, en libre accès sur son site, relatant les difficiles choix opérationnels et de communication publique de l’organisation dans deux situations de crises :

La plupart des citations extraites de ces documents sont présentées de manière entièrement décontextualisée afin de confirmer le point de vue de l’auteur : manipulée par les appareils diplomatiques, notamment français, MSF, et en particulier sa section française, a adopté « au forceps une stratégie de dénonciation » des nouvelles autorités rwandaises pour « réaffirmer son leadership sur le mouvement » ; elle aurait, de la sorte, cyniquement inventé des crimes qui n’existent pas.

Les études de cas de la collection « Prises de parole publiques de MSF » sont publiques et donnent accès à une très grande quantité d’archives, restituant les vifs débats qui surgissaient immanquablement au sein de MSF à l’occasion de ces crises majeures. En l’occurrence, Laurence Binet, autrice des deux volumes cités, met à disposition des lecteurs des documents relatant dans quel cadre les discussions ont lieu et les choix qui ont été faits.

Patrick de Saint-Exupéry a tantôt repris des extraits et les a placés au milieu de remarques et de citations leur conférant un sens qu’ils n’avaient pas à l’origine, tantôt omis des informations contredisant son parti pris. L’utilisation qu’il fait de ces extraits d’archives est ainsi totalement contraire au principe de travail qui a guidé leur élaboration.

Ainsi, page 183, le journaliste évoque les accusations de Jean-Christophe Rufin à l’encontre de Jean-Hervé Bradol, sans mentionner la réponse de ce dernier, réponse qui les suit pourtant immédiatement dans le document publié dans l’étude. Plus loin (page 233), il extrait la formule « politique de liquidation totale » d’un communiqué de presse de MSF-France du 26 avril 1997, suggérant ainsi que MSF soutient la thèse du double génocide. Cette thèse n’a court qu’au sein d’un groupe restreint de responsables politiques et d’universitaires ; il n’a jamais été question pour quiconque s’exprimant au nom de MSF d’évoquer un double génocide.

L’auteur écrit ailleurs (page 251) : « En 1997, cette voie fut appelée le « couloir de la mort » : « Ubundu Kisangani : les mouroirs du rail » » Or si le terme « mouroir » correspondait à la réalité de la mortalité observée par les membres des équipes MSF qui travaillaient alors dans la région et provient bien d’un intertitre de l’étude de cas, le terme « couloir de la mort » n’est quant à lui utilisé nulle part. Par ailleurs, alors que selon lui, ces témoignages relèvent d’une exagération de MSF-France destinée à « reconquérir son leadership historique sur l’organisation en prenant une position radicale » (page 252), la réalité est que les collègues des sections belge et hollandaise de MSF soutenaient également ces descriptions ainsi que l’attestent de nombreux passages de l’étude. Il y avait bien sûr débats et désaccords entre les sections sur les modalités des prises de parole publiques mais il n’y avait aucune dispute sur le constat de ces violences et crimes de masse.

Plus loin (page 249), l’auteur cite le cas de Marleen Monteyne, médecin de retour de mission pour affirmer ne pas retrouver trace d’une intervention à l’occasion de laquelle elle aurait affirmé que « les soldats rwandais massacraient les réfugiés ». Le lecteur de La Traversée ne saura pas que dans l’article du journal interne de MSF, Messages, également présenté dans l’étude de cas, Marleen Monteyne écrit au contraire : « Il faut oser témoigner et dénoncer, en assumer les conséquences et non se contenter de rester sur place passivement à regarder les massacres/aller compter les cadavres. »

On arrêtera cette énumération avec l’utilisation trompeuse d’une citation (page 251) de Samantha Bolton, responsable de la communication de la section étatsunienne de MSF qui s’inquiéterait selon l’auteur d’une communication dénuée de fondement. Or, sans jamais remettre en cause la réalité des massacres, c’est en tant que communicante et après des controverses sur les chiffres des victimes parmi les réfugiés hutus dans les camps du Zaïre privés d’assistance fin 1996 / début 1997 que notre collègue alerte sur la nécessaire rigueur dans le contenu des dénonciations.

Plus généralement, son lecteur ignorera les éléments qui figurent dans l’étude de Laurence Binet montrant qu’il y a bien eu des massacres – à l’instar des rapports des équipes de MSF à Chimanga, Shabunda et dans le Masisi. À Shabunda, les militaires de l’Armée Patriotique Rwandaise exécutaient les réfugiés que la présence d’organisations internationales avait incités à sortir de la forêt dense. Des milliers de civils ont été attirés dans ce piège mortel dont ils ne sont pas revenus. Cet épisode, l’un des plus terribles de l’histoire contemporaine de l’aide humanitaire, n’a pas suscité l’intérêt de l’auteur.

Patrick de Saint-Exupéry ne s’est donné la peine ni de discuter avec les personnes qu’il met ici en cause, ni d’aller regarder les sources : il est allé piocher à sa guise dans un document produit précisément pour illustrer la complexité des choix à faire dans des situations de violences extrêmes.

Dans son livre, Patrick de Saint-Exupéry jette à la poubelle, discrédite ou ignore l’intégralité des éléments indiquant le rôle de l’Armée Patriotique Rwandaise et de ses alliés congolais dans les massacres des réfugiés rwandais au Zaïre / RDC, au profit d’un petit nombre de témoignages récoltés ici ou là selon une logique jamais exposée. En ce qui concerne MSF, cette torsion se fait au prix d’une accumulation de détournements de faits et du contenu de documents dont n’importe quel lecteur des deux volumes exposés plus haut pourra témoigner. Car si MSF ne fournit pas de preuves au sens juridique du terme, l’accumulation des récits, des témoignages et des rapports fournit une base solide pour discuter des violences dont les réfugiés rwandais hutus ont fait l’objet.

Tout à sa quête de démonstration visant à montrer qu’un second génocide n’existe pas, Patrick de Saint-Exupéry en vient à nier ce qui a été documenté très précisément, y compris par les équipes de MSF : des massacres de civils, femmes et enfants, à grande échelle, commis au Zaïre / RDC par des milices armées et encadrées par les soldats du nouveau pouvoir rwandais.

Entretenir la mémoire des victimes du génocide tutsi de 1994 est une nécessité humaine et politique, de même qu’il est légitime et nécessaire d’enquêter sur les responsabilités de la France et d’autres acteurs impliqués dans cette tragédie. Mais force est de constater que tout à sa volonté de ferrailler avec les responsables de la politique française dans l’Afrique des Grands Lacs à l’époque du génocide, Patrick de Saint-Exupéry efface les traces de la mise à mort de plusieurs dizaines de milliers d’êtres humains. On ne peut que s’inquiéter de la faveur avec laquelle a été accueilli ce travail.

Dr Mego Terzian, Président de MSF – France

27 octobre 2021

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